LE MIROIR DE L’ÂME – UN CONTE SOUFI D’AUJOURD’HUI (CHP9)

Le miroir de l'âme, un conte soufi d'aujourd'hui

Chapitre 9 – Les festivités

John m’attendait au pied de mon hôtel. Il discutait avec le portier dans une langue que je ne reconnus pas, probablement du turc. Quand il me vit arriver, il coupa immédiatement court à la conversation et salua chaleureusement son interlocuteur. Il me prit le bras et m’entraîna aussitôt avec lui : « Nous allons marcher un peu. Ça nous fera du bien, dit-il sans me regarder.
– Où allons-nous ?
– Vers la station de tramway la plus proche pour nous rendre dans la Corne d’Or. Tu connais ce lieu ?
– Oui, ce n’est pas très loin d’ici. C’est l’estuaire où les premiers colons grecs aménagèrent un port et bâtirent ce qui deviendra plus tard Byzance.
– Exactement ! La légende raconte qu’on lui a donné ce nom parce que ses eaux étaient particulièrement poissonneuses. ».
Nous marchâmes ensuite quelques minutes sans plus rien dire. J’en profitais pour apprécier la présence bienveillante de cet homme qui me rassurait, bien que paradoxalement, je ne savais rien de lui au fond. Grand et mince, sa silhouette me faisait penser à une pyramide avec des hanches plus larges que les épaules. Il était prévenant et attentionné et quand il souriait, son être irradiait une chaleur douce et lumineuse, à la manière d’une mère quand elle regarde son enfant. Il m’inspirait confiance et je me sentais bien en sa compagnie.
Nous étions arrivés à la station et le tramway arrivait dans le même moment. Confortablement assis à l’intérieur, je rompis la première le silence : « Sommes-nous encore loin de notre destination ?
– Il faut compter une demi-heure avant d’atteindre l’embarcadère du téléphérique. Ensuite, la montée vers le sommet de la colline Pierre Loti se fait assez vite.
– Du coup, on a un peu de temps devant nous. Est-ce que tu pourrais me raconter la suite de l’histoire de Yansa ?
– Avec plaisir, répondit-il un sourire au coin des lèvres. ».
Voilà ce dont je me souviens de ce qu’il me dit dans le tramway stambouliote. Le années passèrent et le jeune prince continua à se laisser vivre, insouciant, esclave de ses passions et prisonnier qu’il était de ses mauvaises habitudes. Il était loin le temps où Yansa était encore un enfant, lui qui allait bientôt fêter ses dix-huit ans. En compagnie de son meilleur ami Makir, ils écumaient tous les endroits où avaient lieu des festivités, en quête de nouvelles réjouissances. Pour son anniversaire, Makir avait prévu d’emmener Yansa à la fête du printemps, qui avait lieu tous les ans dans un important village à la frontière occidentale du royaume. La bourgade était célèbre pour sa foire annuelle où l’on commerçait et marchandait tout en faisant la fête en s’enivrant d’hydromel, la spécialité de la région, durant toute la nuit. Il fallut cinq jours de voyage à cheval aux deux compagnons pour s’y rendre. Ils arrivèrent éreintés dans l’obscurité d’une nuit sans lune. Las de leur long voyage, ils dînèrent dans une auberge aux abords du village avant de s’endormir rapidement.
Le lendemain, ils se rendirent tous les deux au village un peu avant midi. Pour l’occasion, le prince avait revêtu ses vêtements les plus beaux. Drapé dans un cafetan de soie fine couleur du lapis-lazuli et brodé de fils d’argent, Yansa, monté sur son étalon alezan, resplendissait plus que jamais. Il n’y avait qu’une seule lieue qui séparait leur auberge de la place centrale du village. Pourtant, ils ne rencontrèrent personne sur leur chemin, ce qui inquiétait anormalement Makir, qui d’habitude était toujours confiant. Leurs appréhensions furent confirmées sur place où ils virent au loin ce qui ressemblait à un campement militaire : « Ce sont certainement les hommes de mon père, dit Yansa pour réconforter son ami.
– Peut-être bien, mais ça ne sent pas bon tout ça. Je crois qu’on devrait faire demi tour, rétorqua Makir.
– Pas question, nous devons fêter mon anniversaire comme il se doit ! s’exclama violemment Yansa, puis il reprit plus doucement. Ne t’inquiète pas mon ami. Ce détachement est sûrement là pour sécuriser la foire.
– Il est vrai que j’ai entendu quelques rumeurs ces derniers temps. Il paraît que certains hommes de l’Ouest n’hésitent plus à franchir la frontière pour piller les villages laissés sans défense.
– Soit sans crainte Makir, je vais aller leur parler. Je suis tout de même leur prince ! s’enorgueillit le jeune garçon.
– Très bien, mais moi, je reste là ! ».
Sur ces derniers mots, Yansa partit seul à la rencontre des soldats du roi. Il constata rapidement qu’il s’agissait bel et bien d’une troupe d’hommes armés, jusqu’aux dents qui plus est.

Extrait du livre Le miroir de l’âme, un conte soufi d’aujourd’hui, J.M. Montsalvat, 2022. À paraître fin janvier 2022.