LE MIROIR DE L’ÂME – UN CONTE SOUFI D’AUJOURD’HUI (CHP8)

Le miroir de l'âme, un conte soufi d'aujourd'hui

Chapitre 8 – Une crise existentielle

La corneille s’était envolée me laissant seule avec mes pensées. Une question me taraudait pourtant. Pourquoi le personnage du prince m’avait-il autant touchée ? Peut-être qu’il me rappelait un peu la petite fille que je fus autrefois ? Comme Yansa, j’étais une adolescente curieuse et insouciante. J’avais aussi de grands rêves. Mais qu’en restait-il en cet instant ? Des souvenirs aussi vagues que lointains. Dès ma plus tendre enfance, je fus bercée par les contes de fées et les légendes. Le goût du merveilleux m’avait d’ailleurs poussée à lire toutes les histoires fabuleuses que je trouvais dans la bibliothèque familiale.
À la fin de mon adolescence, mon père me fit comprendre qu’il y avait des choses plus sérieuses que ces lectures pour enfants. Je me consacrais donc entièrement à mes études pour devenir des années plus tard, une brillante avocate d’affaires, comme papa… Embauchée à vingt-trois ans à peine dans un cabinet parisien prestigieux, ma vie professionnelle démarra sous les meilleurs auspices. Je m’étais installée dans un petit appartement avec vue sur la Seine. Enfin, si on se contorsionnait d’une manière adéquate devant la fenêtre pour apercevoir un minuscule morceaux du fleuve parisien… Mais le manque d’espace n’était pas un problème. À Paris, comme dans les grandes métropoles, on vit en général plus à l’extérieur que chez soi de toute façon ! Le plus important, c’était que j’avais gagné une nouvelle liberté et l’autonomie grâce à un salaire conséquent. Surtout, j’avais enfin quitté le cocon familial. À cette époque, la Ville Lumière m’ouvrait grand les bras. Tout était nouveau et digne d’intérêt.
J’ai travaillé dix ans pour ce cabinet. C’est une période de ma vie que je ne regrette pas. J’ai certes beaucoup travaillé, mais en contrepartie j’ai pu découvrir les plaisirs de la vie à Paris. Des lieux mythiques chargés d’histoire, des musées aux collections étonnantes, des expositions d’art moderne en provenance des quatre coins du monde, des spectacles uniques en leurs genres et des soirées entre amis époustouflantes ! J’étais jeune et dynamique, et je possédais une santé de fer ainsi qu’une vitalité qui me permettaient de réaliser tous mes projets.
J’ai également eu la chance de rencontrer énormément de personnes d’horizons divers et variés. J’ai noué des liens avec des gens qui m’ont enrichi et avec d’autres qui m’ont parfois fait du tort… Tous ces contacts, je les ait mis à profit et à l’aube de mes trente-trois ans, j’intégrais la branche française d’une grande multinationale en qualité d’experte juridique. C’était l’emploi que j’occupais lorsque je suis partie pour la première fois en Turquie sept ans plus tard. Avec le recul, je sais aujourd’hui que j’ai mené une carrière certes brillante, mais décevante d’une certaine manière. Ce qui me chagrinait le plus, c’était que tout cela s’était réalisé au prix de mes rêves d’enfant. Et à presque quarante ans, assise sur un banc public dans ce jardin d’Istanbul, je me disais que ma vie n’était pas aussi réussie que cela en prenant conscience que mes attentes de petites fille avaient été déçues. Je n’avais toujours pas rencontré le grand amour et j’étais seule et sans enfant. Mon quotidien se résumait à des transports en commun bondés, à un travail trop prenant et qui commençait à manquer de sens, à des soirées télé et des plateaux repas. Heureusement, j’avais encore mes amies avec qui je sortais le soir prendre un verre et avec qui je partais de temps en temps en weekend au bord de la mer. Mais seule sur ce banc stambouliote, je ne pouvais m’empêcher de penser que j’avais raté quelque chose d’important…
Soudainement déprimée et nostalgique, une voix familière m’interpella : « Adèle ! Le portier de l’hôtel avait raison. Tu es bien là. À ma grande surprise, c’était John ! Comment vas-tu ?
– Euh, bien merci, répondis-je en tentant de masquer autant que possible mes états d’âme. Et que fais-tu ici ? répliquai-je.
– Mon intuition m’a dit de passer te chercher ce matin. Si tu le veux bien, on va se rendre ensemble au Café Loti. Comme ça je pourrais te faire découvrir la Corne d’Or vue du téléphérique qui mène au sommet de la colline sur lequel est bâti le café.
– Je ne savais pas qu’il y avait un téléphérique à Istanbul, c’est une agréable surprise ! Laisse-moi quelques minutes le temps d’aller chercher mes affaires à l’hôtel s’il te plaît.
– Bien sûr, prends le temps nécessaire. ».
Sans le savoir John m’avait remonté le moral au meilleur moment. Les sombres pensées qui avaient traversé mon esprit s’en étaient allées en même temps que le soleil apparaissait.

Extrait du livre Le miroir de l’âme, un conte soufi d’aujourd’hui, J.M. Montsalvat, 2022. À paraître fin janvier 2022.