LE MIROIR DE L’ÂME – UN CONTE SOUFI D’AUJOURD’HUI (CHP6)

Le miroir de l'âme, un conte soufi d'aujourd'hui

Chapitre 6 – Les joies de la taverne

La taverne résonnait des langues des hommes venus des quatre coins du monde. Marins, marchands, commerçants et négociants se retrouvaient ici pour faire des affaires ou prendre du bon temps. La salle principale était remplie d’hommes de tous âges trinquant des verres à la main et discutant de choses et d’autres. Certains jouaient à différents jeux de dés, de cartes ou de plateaux. Il y avait également plusieurs jeunes femmes dont le rôle premier semblait être de divertir l’assemblée par des chants et de la musique. Le jeune prince se sentait un peu perdu au milieu de cet endroit qui l’intimidait autant qu’il le fascinait. Makir versa du vin dans les coupes en bois, puis s’adressa à Yansa : « Allez mon garçon, bois, ça de requinquera !
– Mais je n’ai jamais bu de vin !
– Ah bon, et pourquoi ça ?
– Chez nous, le vin est réservé aux libations.
– C’est une drôle de coutume… Pourquoi diable répandre du bon vin sur le sol ?
– Pour honorer les dieux voyons !
– Ah, laisse les dieux où ils sont. Ils n’ont pas de temps pour nous tu sais. Bois allègrement mon jeune ami pour remplir ton cœur de joie ! ».
Dès les premières gorgées, Yansa ressentit une forme de bien être qu’il n’avait jamais connue jusqu’alors. Il avait trouvé une certaine douceur dans l’amertume même de ce vin. Il sentait une chaleur suave envahir tout son corps, son esprit s’allégeait enfin et ses soucis du matin n’étaient plus qu’un vague souvenir dans sa mémoire. Sous des airs patibulaires, Makir était en réalité un bon larron. Les deux compères mangèrent et burent toute la journée en charmante compagnie jusqu’à ce que Yansa, ivre de bonheur, finisse par s’écrouler sur une table.
Le jour suivant, le jeune garçon se réveilla à l’aurore avec des maux de tête atroces. Il était allongé dans le lit d’une chambre à l’étage. Il comprenait soudainement que la douleur était le prix à payer pour cette folle journée qu’il avait passée à la taverne. Il prit le temps de recouvrer tous ses esprits et descendit voir la patronne qui lui expliqua que Makir avait réglé la note. Yansa se résolut donc à rentrer au palais. Il marcha tant bien que mal jusqu’à l’auberge où il était descendu en arrivant en ville. Son cheval l’attendait frais et dispos. Mais au moment de payer son hôte, le prince s’aperçut qu’il ne lui restait plus qu’une seule pièce d’or. Sa bourse pourtant bien garnie la veille était quasiment vide aujourd’hui ! Il avait été détroussé à la taverne en bonne et due forme pour la première fois de sa jeune vie. Mais peu importait. N’y pensant plus, il enfourcha son cheval et prit la route du palais royal où il arriva le soir à la tombée de la nuit.
Le roi était furieux. Son fils avait dépassé les bornes qu’il avait lui-même fixées. Pis encore, le prince avait manqué à sa parole et en contestant l’autorité de son père, il avait jeté l’opprobre sur la fonction royale ! La reine, quant à elle, était soulagée de revoir son fils sain et sauf, et en appela à la clémence de son époux. Yansa fit amende honorable et tout rentra dans l’ordre. Mais cloîtré au palais, la vie semblait bien morose et les heureux souvenirs de Yansa hantaient son esprit qui se languissait du vin, des jeux et de la galante compagnie des muses de la taverne.
Les jours s’écoulèrent et le jeune garçon, prisonnier du giron royal, plongea dans une profonde mélancolie, se laissant dépérir et mourir à petit feu. Les remèdes des médecins n’y faisaient rien. Malgré toute leur science, ils étaient incapables de redonner la joie de vivre au jeune prince. La vie quittait peu à peu son corps comme la chandelle s’éteint à la fin de la nuit. La reine connaissait parfaitement la cause de la souffrance de son fils et voyant l’issue fatale qui se profilait, elle exigea du roi qu’il autorise de nouveau son fils à parcourir le monde. Ce dernier ne put faire autrement que d’accepter la requête d’une mère inquiète pour son unique fils. À l’annonce de cette bonne nouvelle, Yansa se remit miraculeusement de ses peines et s’en alla retrouver aussitôt les joies de la taverne. Avec son ami Makir, ils festoyèrent des jours durant dans les tavernes et auberges du vieux port s’abandonnant à tous les plaisirs que sa bourse remplie de pièces d’or leur permettait de satisfaire.
Les semaines passèrent sans que le prince ne soit rassasié de cette nouvelle vie et à la fin de l’été, Yansa n’était plus le jeune garçon nigaud d’autrefois. Il s’habillait dorénavant à la mode des canailles qui arpentaient les quais et les ruelles du quartier du vieux port et adopta leurs us et coutumes. Il passait dorénavant tout son temps à l’extérieur ne rentrant au palais que pour remplir sa bourse de pièces d’or. Au bout d’un certain temps, le prince oublia jusqu’à sa destinée royale, se confondant dorénavant avec la masse des gens vulgaires qu’il fréquentait tout le temps.

Extrait du livre Le miroir de l’âme, un conte soufi d’aujourd’hui, J.M. Montsalvat, 2022. À paraître fin janvier 2022.