LE MIROIR DE L’ÂME – UN CONTE SOUFI D’AUJOURD’HUI (CHP3)

Le miroir de l'âme, un conte soufi d'aujourd'hui

Chapitre 3 – Un ancien conte

Nous avons parlé pendant un long moment de notre passion commune : Istanbul. John m’apprit au détour de notre conversation que sa mère était née à quelques pas de l’église Saint-Georges, dans le vieux quartier grec qui se trouvait sur la rive occidentale d’Istanbul. Le Phanar. C’était le nom de ce quartier historique. Ce mot signifiait lanterne en grec ancien, car à l’époque byzantine, le monument le plus important des environs était un sémaphore. Une sorte de phare et de poste de garde à la fois qui contrôlait le trafic maritime le long de la Corne d’or.
Je commandai deux nouveaux thés et des halvas, de délicieuses pâtisseries turques à base de sésame, farcies de pistaches. L’aimable serveur nous les apporta rapidement. John attira alors mon attention sur un détail qui m’avait échappé : « Connais-tu le nom de l’endroit où nous sommes ici ? me demanda-t-il. Intriguée, je scrutai les alentours et mon regard s’arrêta sur un écriteau en bois, fixé à hauteur d’homme sur le mur derrière le comptoir : « Je ne comprends malheureusement pas le turc, rétorquai-je.
– Le Miroir de l’âme, c’est ce qui est écrit sur l’écriteau, répliqua John.
– Drôle de nom pour un café ! m’exclamai-je à haute voix.
– Pas tant que ça. Le nom de ce café est le titre d’un ancien conte persan très connu dans la région.
– Ah, je vois. C’est plutôt poétique. J’imagine que tu connais cette histoire ?
– Oui, bien sûr. C’est un conte que je connais même très bien.
– Tu as piqué ma curiosité ! Pourrais-tu m’en dire plus ? À moins qu’il ne soit déjà un peu tard… Tu as peut-être du travail qui t’attends ?
– Non, j’ai tout mon temps. Ne t’inquiète pas pour moi. D’ailleurs, j’aime beaucoup raconter cette histoire, d’autant plus que je n’en ai pas souvent l’occasion. ».
Sur ces mots John se rapprocha et commença son récit. Je vous le livre tel qu’il est resté gravé dans ma mémoire. Un jeune prince vivait dans un lointain et riche royaume. Il y grandit dans la joie et l’insouciance au sein d’une cour fastueuse parmi les belles courtisanes et les enfants des domestiques avec qui il jouait dans les jardins du palais royal. La vie était douce et après une enfance dorée, le prince devint rapidement un beau et intelligent jeune homme. Les plus grands érudits du royaume lui enseignèrent les sciences de son temps et les meilleurs soldats l’initièrent à l’art de la guerre afin de le préparer à prendre un jour la place de son père. Mais toute cette science et cette sagesse qu’il possédait ne servait à rien, car il n’avait jamais eu l’occasion de sortir de l’enceinte fortifiée du palais pour les mettre en pratique. Le jour de ses seize ans, le prince prit subitement conscience qu’il ne connaissait quasiment rien du monde extérieur. Cette révélation troubla son âme au plus haut point et il n’eut dès lors plus qu’une idée en tête, aller à la rencontre de ce monde qu’il ne connaissait pas.
Il informa son père de son projet. Mais le roi hésitait à lui accorder sa bénédiction. Il avait fait en sorte jusqu’ici de préserver son fils des vicissitudes de la vie. Certes, son royaume regorgeait de richesses innombrables : des lacs poissonneux, des forêts à perte de vue, du gibier à foison et des montagnes majestueuses, dont les entrailles abritaient toutes sortes de pierres précieuses ; mais il y avait un prix à payer pour vivre ici. Le prince ne connaissait rien de la misère humaine et de la violence qui régnaient à l’extérieur du palais. C’est que toutes ces richesses et la puissance qu’elles octroyaient avaient fait perdre l’esprit à plus d’un homme. Ivres de pouvoir, aveuglés par le désir et conduits par un appétit insatiable, ces hommes se rebellèrent contre leur souverain et luttèrent entre eux comme des bêtes féroces pour s’accaparer toujours plus de richesses, entraînant ainsi le roi dans des guerres intestines et incessantes pour rétablir un semblant de paix et de justice dans son royaume. Le prince qui avait grandit au sein de l’enceinte protectrice du palais ignorait tout de cela. Le roi savait bien que ce jour devait arrivé. Son fils ne pouvait rester indéfiniment dans une ignorance aussi naïve. Mais comment faire pour adoucir ce qui s’annonçait être un choc brutal et inévitable ? Cette question n’était pas simple et s’avérait être un véritable dilemme pour un père.
Après mûres réflexions, le roi laissa son fils réaliser son projet, mais il lui demanda trois choses. La première concernait sa sécurité. Il ne devait révéler à personne sa qualité de prince et devait s’habiller de telle manière qu’on ne soupçonna pas son ascendance royale. Il devait également accepter d’être escorté par deux gardes pour assurer sa protection. La deuxième était liée au temps. Il ne devait pas quitter le palais avant l’aurore et ne pas rentrer après le crépuscule. Concernant la troisième, le souverain lui demanda de ne jamais s’éloigner de plus de onze lieues du palais.
Le jeune garçon accepta de bon cœur toutes les recommandations de son père tant il était heureux de pouvoir enfin découvrir le monde extérieur.

Extrait du livre Le miroir de l’âme, un conte soufi d’aujourd’hui, J.M. Montsalvat, 2022. À paraître fin janvier 2022.