AVAVA INOUVA

Kabylie

L’histoire de « Avava Inouva » est un conte traditionnel berbère transmis au coin du feu, pendant les longues soirées d’hiver dans les chaumières des montagnes de Kabylie. Le chanteur algérien Idir s’est inspiré de ce conte pour écrire sa célèbre chanson « Avava Inouva ».

Ce conte se passe à l’époque où les animaux avaient le don de la parole et communiquaient avec les hommes. En ces temps-là, il y avait dans une contrée reculée, une famille composée de cinq membres. Quatre garçons et une très jolie jeune fille prénommée Rova. Les garçons étaient tous des gaillards. Ils tenaient tous de leur père une force herculéenne. Le père était capable d’assommer d’un seul coup de poing le plus récalcitrant des taureaux. La famille était crainte et respectée. Rova était choyée et gâtée et personne ne pouvait l’approcher. L’aîné de ses frères toujours armé d’une grosse massue, avait la faculté de fendre la terre sur plusieurs mètres en surface et en profondeur. Le second pouvait voir à travers les murs, le troisième dont l’ouïe était très fine, pouvait entendre la rosée tombée du Ciel. Le quatrième était tellement habile de ses mains, qu’il était capable de retirer les œufs d’une perdrix pendant la couvaison sans qu’elle s’en aperçoive.

Un jour, le père des quatre garçons et de Rova fit preuve d’un orgueil démesuré devant les villageois lorsqu’un vieux sage lui fit une remarque qui lui ouvrit les yeux. Il ressentit ensuite une telle honte qu’il devint subitement impotent au point où il ne pouvait plus se déplacer et ses pieds prirent racines dans le sol un peu en dehors du village. On construisit alors une hutte en torchis sur place tout autour de lui pour le protéger des intempéries et des prédateurs, dont le terrible ogre qui rôdait la nuit autour des habitations du village. À cette époque les serrures de portes n’existaient pas encore, on utilisait des cales qu’on posait contre les portes pour empêcher toute intrusion. C’est ainsi que le père des quatre gaillards et de Rova, passait ses jours et ses nuits dans sa hutte de fortune. Rova lui amenait à manger en milieu de journée et en fin de soirée. Comme il existait de nombreux prédateurs, Rova et son père décidèrent d’adopter un mot de passe. À chaque fois qu’elle viendrait lui donner à manger, elle disait : « Papa Inouva, ouvre-moi la porte, c’est moi ta fille Rova ! ». Son père lui répondait : « Fais tinter tes bracelets, Rova, ma fille ! ». En entendant le tintement des bracelets en argent de sa fille, le père enlevait alors la cale de la porte et laissait entrer sa fille.

Ce manège dura quelques jours, mais un soir, un ogre qui passait par là, entendit les propos échangés entre le père et sa fille. Dès qu’elle partit, il se rapprocha de la hutte et dit au vieil homme : « Papa Inouva ouvre-moi, la porte, je suis ta fille Rova. ». La voix de l’ogre était tellement caverneuse, que le vieux père n’eu guère de mal à démasquer l’imposteur : « Tu n’es pas ma fille, éloigne-toi d’ici, je n’ouvrirai qu’à sa voix et au tintement de ses bracelets d’argent. Passe ton chemin maudit ! ». Le lendemain en amenant à manger à son père, celui-ci fit répéter plusieurs fois le mot de passe à sa fille avant de lui ouvrir la porte. Intriguée elle lui demanda pourquoi il avait agi ainsi. Il lui répondit : « C’est parce que ma fille, hier quelqu’un a voulu m’abuser. Il a imité ta voix, mais je ne lui ai pas ouvert.
– Ça doit-être l’ogre. Il paraît qu’il rôde dans les environs. Attention papa n’ouvre à personne en dehors de moi ! ».

Après plusieurs tentatives sans succès, l’ogre décida de prendre conseil chez un vieux sage. Il prit l’apparence d’un être humain et alla le voir pour lui dire : « J’ai des maux de gorge, ma voix est enrouée, je veux qu’elle devienne aussi fluette que celle d’une jeune fille. Guéris-moi, je t’en prie !
– Ta voix est rauque, mon cher, pour la rendre fluette, il n’y a qu’une solution.
– Laquelle ?
– Il faut que tu t’enduises les cordes vocales d’une épaisse couche de graisse de mouton et que tu ailles à côté d’une fourmilière, que tu ouvres la bouche et que tu laisses les fourmis entrer dedans. Elles mangeront la graisse et lubrifieront ton gosier. À la fin de cette opération, tu retrouveras une voix de jeune enfant. À propos des bracelets dont tu m’as parlés, la solution est aussi simple. Vas à la rivière et ramasse des coquilles d’escargots vides pour t’en faire un collier que tu mettras autour du cou et que tu feras tinter pour amuser les petits. ».

L’ogre remercia le sage et quitta les lieux pour appliquer les conseils du vieux sage. À la fin de la journée, l’ogre fut étonné. Sa voix était aussi fluette que celle d’une petite fille, et secouant son collier de coquillage, il produisit le même bruit que les bracelets d’argent de Rova. Très content du résultat et dès le soir venu, il se rendit à la hutte du vieil homme, tapa à la porte et dit : « Papa Inouva, ouvre-moi la porte, c’est moi ta fille Rova ! ». Pour éviter toute mauvaise surprise, le père lui dit : « Fais tinter tes bracelets, Rova ma fille ! ». L’ogre fit tinter son collier de coquillage, dont le tintement ressemblait à s’y méprendre à celui des bracelets de Rova. Abusé, le père enleva la cale de la porte pour faire entrer sa fille. L’ogre velu aux énormes crocs lui dit : « Tu vas mourir aujourd’hui. Je vais te dévorer, père de petite fille ! ».

Plus tard, en trouvant la porte ouverte, Rova laissa tomber le plat et lança un cri d’effroi en voyant l’ogre dévorer son père. Ne pouvant rien faire pour lui, elle prit ses jambes à son cou pour avertir les villageois. Mais après avoir fait seulement quelques enjambées, elle fut rattrapée par l’ogre. Il l’attacha à l’aide de ses longs poils et continua son horrible repas. Il l’emmena ensuite dans sa tanière. Sachant le sort qui l’attendait, Rova se mit à crier à gorge déployée. Ses cris arrivèrent aux oreilles de son troisième frère, celui qui à l’ouïe fine. Dressant les oreilles, il dit à ses frères : « Quelque chose de grave est arrivé à Rova ! Il faut que nous allions de ce pas la délivrer. Ce n’est pas dans ses habitudes de traîner dehors à la tombée de la nuit. ». Mus par un mauvais pressentiment, ils se rendirent tous les quatre à la hutte de leur père. Ils ne trouvèrent que du sang et des ossements d’homme. Point de Rova. Le garçon à l’ouïe fine dit à ses frères : « Notre sœur n’est pas encore morte, l’ogre l’a enlevée, il nous faut la délivrer avant qu’il ne soit trop tard ! Les cris qu’elle pousse vont nous guider. ».

C’est ainsi que Rova fut retrouvée saine et sauve dans la tanière de l’horrible bête qui était partie chasser. Ils trouvèrent Rova attachée aux poignets et aux pieds avec les poils très solides de l’ogre. « Ne t’en fais pas, petite sœur, nous allons te délivrer et nous allons le tuer et venger notre père dévoré ! ». Ils laissèrent leur sœur attachée et se cachèrent comme le chasseur à l’affût. Très fatigué en rentrant, l’ogre s’affala sur sa couche à côté de Rova. Le frère qui était capable de voir à travers les murs surveilla l’endormissement du monstre et dès qu’il tomba dans les bras de Morphée, il dit à ses frères que le moment était venu de délivrer leur sœur. Entra alors en scène celui qui était capable d’enlever des œufs de perdrix. Avec dextérité, il dénoua un à un les entraves de sa sœur. L’opération terminée, ils prirent tous leurs jambes à leurs cous. Après s’être éloignés de la tanière de l’ogre, ils se reposèrent un peu. Le frère à l’ouïe fine colla son oreille au sol et lança : « L’ogre s’est réveillé ! Il est à notre poursuite, il ne tardera pas à être là ! ». L’aîné à la grosse massue s’écria alors : « Maintenant, c’est mon affaire ! ». En la faisant tournoyer, il l’abattit sur le sol avec fracas. Aussitôt un trou géant s’ouvrit devant eux. Ils s’engouffrèrent dedans. À ce moment, arriva l’ogre, il sentit la chair humaine mais ne vit personne. Il tourna en rond, mais ne comprit pas, l’esprit embrouillé il dit : « Ils sont ici, mais je ne sais quoi penser ! ». De guerre lasse, il quitta les lieux. C’est alors que les quatre frères fondirent sur l’ogre et le tuèrent. Victorieux, ils s’en retournèrent avec Rova dans leur village, où ils furent acclamés en héros.

Source : site internet quintessences.unblog.fr