LES DEUX PRINCES

Les deux princes

L’histoire du prince Mahbûb et de son frère Kassâb est un conte populaire très archaïque que l’on trouve dans un recueil que l’on doit au Shaikh Chilli saint soufi du XVIIe siècle, connu pour sa sagesse et sa générosité. Il fut le maître du prince moghol Dara Shikoh (1615-1659). Son mausolée se situe en Inde.

Le prince Kassâb est le fils du roi de Perse et de l’une de ses concubines. Faute d’enfant légitime, il devient de fait le futur héritier de la couronne. Plus tard, la reine tombe enceinte. Kassâb craint de perdre ses droits. Il envahit alors le royaume avec son armée, tue son père et usurpe le trône. Mais la reine réussit à s’enfuir et est recueillie par un fermier. Quelque temps après sa fuite, elle accouche d’un fils qui est appelé Mahbûb, le « bien-aimé ». Ce dernier ayant grandi se rend seul à la cour et sort vainqueur de compétitions athlétiques et s’illustre au tir à l’arc. Certains croient reconnaître en lui leur défunt roi. À son retour, sa mère lui révèle son origine royale et tous deux partent en voyage afin d’échapper à Kassâb l’usurpateur. La mère et le fils arrivent dans une contrée déserte où se trouve une mosquée près d’une montagne. Ils y rencontrent un faqîr (un ascète) qui leur donne une eau et un pain inépuisables ainsi que deux objets en bois. Le premier peut servir de torche et le second est une baguette qui possède le pouvoir de rendre guéable la mer la plus profonde dans un rayon de quatorze coudée. Dans ce rayon, la profondeur diminue jusqu’à ne plus dépasser une coudée (environ 50 cm). Fuyant Kassâb, mère et fils traversent ainsi l’océan avec de l’eau jusqu’aux genoux. Pendant leur traversée, ils rencontrent un courant d’eau charriant des rubis. Ils en ramassent quelques-uns avant de continuer leur voyage. Ils arrivent finalement en Inde, où ils vendent leurs rubis pour un prix très élevé et font construire un palais sur le bord de la mer. Un des rubis finit par tomber entre les mains du roi indien de la contrée qui apprenant son origine fait rechercher les deux héros. Mahbûb rencontre le roi et lui promet de lui procurer d’autres rubis.

Cette fois-ci, il part seul. Une fois arrivé au bord de l’océan, il utilise la baguette pour marcher sur les eaux jusqu’à ce qu’il atteigne le courant aux rubis qu’il remonte jusqu’à sa source. Il découvre alors un tourbillon noir. Il allume sa torche, saute dedans et descend dans cette obscure cheminée d’eau. Lorsqu’il touche le fond, il découvre que les eaux sortent d’une porte de fer s’ouvrant sur un conduit. Traversant le conduit, il se retrouve dans un magnifique jardin au milieu duquel se trouve un palais. Dans une de ses chambres, il voit une tête fraîchement coupée de laquelle tombent des gouttes de sang qui sont recueillis dans un bassin en se transformant en rubis. Ces gouttes sont emportées par le courant dans le conduit, puis dans le tourbillon et enfin dans la mer. Apparaissent alors douze vierges qui prennent la tête afin de la réunir au corps décapité. Puis saisissant des flambeaux allumés, elles exécutent autour de la couche une danse si rapide que Mahbûb n’en perçoit qu’un cercle de lumière. Alors se penchant au-dessus du lit, elles se lamentent : « Encore combien de temps, Seigneur, encore combien de temps ? Quand le soleil de l’espoir se lèvera-t-il sur l’obscurité de notre désespoir ? Lève-toi, ô Roi, lève-toi ! Encore combien de temps vas-tu demeurer dans cette inconscience semblable à la mort ? ». Alors du sol du palais, s’élève la forme du faqîr, l’ascète qui avait offert les deux objets en bois à Mahbûb. Il est maintenant vêtu d’une robe de lumière. Les vierges s’inclinent devant lui et lui demandent : « L’heure est-elle venue ? ». Le faqîr explique à Mahbûb que le cadavre qu’il voit est celui de son père, le roi de Perse tué par l’usurpateur Kassâb. Les ancêtres de Mahbûb ont tous été des mages, tous ont été ensevelis dans ce palais sous-marin, mais le père de Mahbûb est resté sans sépulture, car personne n’a accompli pour lui les rites funéraires. Mahbûb doit réparer cette omission. Il prie donc pour l’âme de son père. Aussitôt la tête se soude au corps et le roi défunt se lève vivant. Le faqîr disparaît et Mahbûb retourne en Inde avec son père. Le défunt roi est de nouveau uni à sa reine, mais Mahbûb a oublié de prendre des rubis qu’il avait promis au roi de la contrée. Lorsque le roi indien vient réclamer son dû, Mahbûb se pique le doigt et les gouttes de sang tombant dans une coupe pleine d’eau deviennent des rubis, car ainsi que Mahbûb le sait maintenant, chaque goutte de sang qui coule dans les veines des rois de Perse est plus précieuse que des rubis. Mahbûb épouse la fille du roi indien et une expédition part pour la Perse afin de détrôner l’usurpateur Kassâb. Celui-ci est rapidement vaincu, décapité et sa tête suspendue dans le palais souterrain. Depuis, chaque goutte de sang qui en tombe devient un crapaud.

Tag(s) associé(s):