L’AIGLE ET LA COLOMBE

Deux oiseaux

Le « Livre de l’arbre et des quatre oiseaux » est un petit opuscule écrit par le mystique et poète arabo-andalou Ibn Arabi (1165-1240). C’est un ouvrage très dense, employant un vocabulaire technique particulier et la plupart du temps abscons, mais d’une richesse poétique et évocatrice remarquables. Je n’ai quasiment rien compris lorsque j’ai lu la très bonne traduction de Denis Gril, professeur émérite à l’Université d’Aix-Marseille (Denis Gril – Ibn Arabi, Le livre de l’arbre et des quatre oiseaux – Les Deux Océans Paris – 2015). Par contre, j’ai tout de suite senti le parfum enivrant de l’expérience mystique qui se cachait derrière l’histoire de l’aigle et de la colombe relatée au sein de cet opuscule.

Dans cette petite histoire, notre poète découvre quatre oiseaux perchés sur l’arbre cosmique qui soutient l’univers tout entier. L’aigle se trouve tout en haut et en dessous de lui, il y a respectivement la colombe, le phénix et le corbeau. Devant leur beauté, le poète ne peut s’empêcher de les interroger et les prie de bien vouloir exposer leur nature profonde. Chaque oiseau va alors expliquer en quoi consiste sa grandeur. Contre toute attente, le premier à prendre la parole est la colombe (et non pas l’aigle). Celle-ci conte au poète le récit de sa naissance. L’aigle était le seul oiseau au monde et était plongé dans une solitude sans fin, perdu sur une terre étrangère. Pour le consoler, le Créateur de l’univers décida de lui donner une compagne avec qui il pourrait converser et dans la présence de laquelle il serait réconforté. Le Créateur convoqua l’aigle et l’informa de son projet. L’aigle s’étonna quelques instants avant de retomber dans une mélancolie infinie. Un jour où la douleur était devenue insupportable, l’aigle se dédoubla sous l’effet de ses plaintes et c’est ainsi que naquit la colombe. Elle jaillit littéralement de son dos. L’aigle sentit sa présence et se retourna, et il en tomba éperdument amoureux. L’amour rend aveugle… L’aigle ne se soucia pas de comprendre qui était la colombe et quelle était son origine, tant il était heureux d’avoir trouvé une compagne. Mais son amour se transforma vite en douleur et en souffrance, car la colombe se refusait à lui. Le Créateur eut pitié de l’aigle et l’interpella : « Pourquoi ne t’attaches-tu qu’à l’élégance de sa taille et au rythme de son chant ? Que ne considères-tu ses qualités et l’excellence de sa sagesse ? ». L’aigle avoua son erreur, lui qui avait été subjugué par la beauté des formes de la colombe sans y voir les connaissances spirituelles qu’elles voilaient et dévoilaient dans un même mouvement. La colombe lui révéla alors son secret et lui avoua la vérité : « Le Créateur m’a existencié à partir de toi lors de notre face-à-face opposé et complémentaire. Il m’a manifesté en m’extrayant de tes reins, suivant notre penchant réciproque. J’émane de ta force et je suis manifestée par ta forme. ». L’aigle comprit alors le mystérieux lien qui les unissait et ils se fondirent l’un dans l’autre pour ne faire plus qu’un, puis ils se séparèrent à nouveau. L’aigle fut guéri de son mal tandis que la colombe enfanta le phénix. Mais ceci est une autre histoire…

J’ai volontairement résumé et simplifié l’histoire de l’aigle et de la colombe pour la rendre rapidement compréhensible. J’ai tenté d’en conserver l’esprit autant que possible, mais d’un autre côté, de nombreuses subtilités et des allusions profondes ont certainement été perdues dans l’opération…

Une spécialiste du bouddhisme, dont j’ai oublié le nom, a dit un jour quelque chose de remarquable concernant le processus de connaissance de soi chez l’être humain. Elle expliquait qu’un sujet, lorsqu’il souhaitait se connaître n’avait pas d’autre choix que de se dédoubler. À partir d’un être unique, deux êtres étaient créés, d’un côté le sujet qui cherche à se connaître et de l’autre, l’objet connu ; la rencontre des deux produisant la connaissance. Une autre image classique rappelle ce principe, celui du miroir. Ainsi, pour découvrir la couleur de mes yeux, je suis obligé de regarder mon image dans un miroir. Pour ma part, je pense que nous contenons tous en nous un aigle (principe masculin) et une colombe (principe féminin). Charge à chacun de nous, si bon lui semble, d’en prendre conscience et de devenir le prêtre qui les réunira dans un mariage fécond. Un sage contemporain m’a dit un jour : « Nous avons oublié que la réconciliation du genre nous permet de nous réaliser. L’homme qui retrouve sa féminité se réalise et la femme qui trouve son ascendant masculin se réalise. ».

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