RIME FÉNIX – LA COULEUR BLEUE DU VENIN (CHP4)

Rimé Fénix, la couleur bleue du venin

Chapitre 4 – Un discours peu convaincant

Nous étions tous les deux sur le sentier en pente douce qui mène au vieux chêne. La forêt changeait encore une fois d’aspect. Les pins, épicéas et sapins étaient progressivement remplacés par des hêtres et quelques châtaigniers. Il y avait aussi plus de lumière et le soleil arrivait à percer de-ci de-là. Le serpent semblait savoir beaucoup de choses à mon sujet et sur la forêt. D’où tenait-il toutes ses connaissances ? Mystère…
J’avais toujours cette phrase du cerf dans un coin de la tête. Qu’est-ce qui pouvait bien m’attendre au pied du chêne ? Je profitai de sa présence pour l’interroger à ce sujet : « J’ai croisé un jeune cerf dans une clairière puis un poisson au pied d’une petite cascade ce matin. Ils m’ont dit d’aller voir le vieux chêne. Et maintenant toi. Qu’êtes-vous au juste ? Une sorte d’esprits de la forêt ? », lui demandai-je.
Le corps massif du serpent qui ondulait sur le sol s’arrêta et se redressa lentement vers moi. Son énorme tête se tenait au niveau de mon visage. Ma sérénité venait de s’envoler ! Tout à coup, je pris conscience que j’avais en face de moi un animal aussi dangereux qu’inquiétant. Le serpent avait senti l’agitation qu’il avait provoquée en moi et il me répondit sur un ton apaisant : « Oui, le coin grouille de vie. Il y a une multitude d’êtres vivants ici. Nous sommes pour ainsi dire les enfants de cette forêt. Parmi nous, certains sont bienveillants et d’autres le sont un peu moins. Mais tout est une question de point de vue, n’est-ce pas ?
– Et le cerf, qui est-il ? rétorquai-je.
– Il a été proclamé roi de la forêt. Il est l’enfant prodigue, le dernier venu de notre famille mais le premier par sa précellence sur nous tous.
– La forêt est donc son royaume ?
– Oui, en théorie… Mais la jeunesse et la couardise de mon petit frère l’empêchent de régner sur son royaume comme il se doit. On l’aperçoit de temps en temps ici ou là, mais en règle générale, il brille le plus souvent par son absence. Pour preuve, une meute de chiens suffit à le faire déguerpir.
– Je vois. Et toi, quelle est ta place dans cette forêt ?
– Moi, je suis une sorte de conseiller. Je donne gracieusement mon avis à ceux qui veulent bien m’écouter. À ce propos, si tu veux savoir ce que je pense, tu devrais rebrousser chemin pendant qu’il est encore temps, car ce que tu vas trouver au pied du chêne te fera souffrir inévitablement. », conclut le serpent en guettant le moindre signe d’approbation sur mon visage.
Son discours troublait mon esprit et des bulles de souvenirs éclataient à la surface de ma mémoire. Le cerf avait parlé d’un voyage dont on ne revenait pas indemne, et celui-ci avait débuté selon le poisson. Ce dernier m’avait également mise en garde contre les êtres dangereux qui peuplaient la forêt. Et les chiens qui ont été lâchés sur ma piste ? Le serpent voyant mes hésitations brisa le flot de mes pensées : « Rime, écoute-moi. Seule une idiote choisirait la souffrance à l’amour de sa famille et au confort de sa maison. Seule une ignorante s’engagerait sur un chemin à son propre détriment, en abandonnant une vie agréable pour un inconnu effrayant. Rebrousse chemin Rime, je t’en prie, pour ton propre bien, rentre chez toi pendant qu’il en est encore temps. ».
L’insistance du serpent me mettait mal à l’aise et renforçait mon envie de le contredire de nouveau. D’ailleurs, je ne me reconnaissais pas dans son discours. Certes, toutes ces choses sont importantes et pour certaines nécessaires, mais non suffisantes. Sinon, pourquoi ressentais-je, au plus profond de mon être, le besoin de m’isoler et l’envie de tout quitter ? Pourquoi avais-je pris l’habitude de me réveiller à l’aube pour arpenter seule le même sentier ? Inlassablement, jour après jour, je fuyais la compagnie de mes semblables pour rechercher cette solitude avec moi-même. Pourquoi ? Quel sens à tout cela ?

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