Etymologie sacrée

Étymologie sacrée (mai 2020)

al-Rahma (la Miséricorde)

Dans la langue arabe, le mot rahma, que l’on traduit généralement par « miséricorde », est dérivé de la racine coranique RHM رح م qui renvoie, d’après l’éminent étymologiste Maurice Gloton (1926-2017), aux idées suivantes : « Endroit dilatable où est déposé la semence qui actualise des possibilités selon un processus d’amour, d’où l’idée de matrice, de miséricorde, d’amour expansif, d’épanouissement, de rayonnement, de germination, rayonner d’amour, avoir pitié, faire miséricorde, avoir compassion, être clément, mourir à la suite des couches. ». Dans le contexte coranique, le nom d’action rahma, qui est de genre féminin, pourrait donc se traduire par amour rayonnant, pitié, compassion, miséricorde, etc.

Au point de vue spirituel, la rahma peut être conçue comme le principe et la source de toute chose. Elle serait la matrice universelle à partir de laquelle tous les êtres s’épanouissent et dans laquelle ils se résorbent tous. C’est ce que semblent suggérer les versets 7:156 : « […] Et ma miséricorde embrasse toute chose […] », 13:8 : « Dieu sait ce que porte chaque femelle (en son sein) ainsi que les contractions et les dilatations de chaque matrice (arhâm), toutes choses (étant établies) auprès de Lui selon une mesure (déterminée). » et 2:96 : « Il a créé l’homme d’une adhérence (‘alaq). » où le terme ‘alaq a aussi le sens d’embryon collé à la paroi de l’utérus.

La rahma serait donc un principe spirituel possédant deux aspects opposés mais complémentaires, symbolisés par le double mouvement de dilatation et de contraction de la matrice universelle. La dilatation produirait la multiplicité des êtres créés, tandis que la contraction les résorberait tous dans l’unicité divine. Michel Chodkiewicz (1929-2020), spécialiste de la pensée du soufi Ibn Arabî (1165-1240), a écrit dans ce sens : « C’est de la rahma que naît l’univers, c’est par elle qu’il subsiste et c’est à elle qu’il retourne. ». Autrement dit, une miséricorde faite d’amour et de compassion pour les êtres qu’elle amène à l’existence, au sens du latin existere qui signifie : naître de, provenir de, sortir de, se manifester, se montrer, etc. ; et on voit ici le lien évident avec la matrice-utérus en tant que lieu de création.

Par ailleurs, la rahma est présente à tous les degrés de l’existence universelle en vertu de la loi de correspondance entre tous les niveaux de réalité. A ce sujet, le maître spirituel al-Ghazâlî (1058-1111) n’hésitait pas à parler de liaisons entre les mondes sensibles (corps et âmes) et intelligibles (esprits) : « La Miséricorde divine a fait qu’il y ait une relation d’homologie entre le monde visible et celui du Royaume céleste. En conséquence, il n’y a aucune chose du premier qui ne soit un symbole de quelque chose du second. ».

C’est pourquoi, le Prophète Muhammad, en tant qu’il est envisagé dans sa réalité spirituelle et non pas en tant qu’homme ayant vécu en Arabie au VIIe siècle de notre ère, est identifié à la rahma dans le verset 21:107 : « Nous ne t’avons envoyé que comme miséricorde (rahma) pour tous les mondes (ou pour tous les êtres de l’univers). ».

De même, au niveau humain, la rahma s’exprime de manière similaire dans la conscience humaine, vue comme la matrice de la vie intime de chaque être humain, où toutes les choses qui se présentent à notre intériorité (pensées, désirs, images, émotions, sensations, pulsions, etc.), apparaissent (naissent), évoluent (vivent) et retournent (meurent) dans la conscience qui est leur unique source.

Al-Rahmân (le Tout-Miséricordieux)

Le nom divin al-Rahmân appartient également à la racine RHM رح م mais à un statut particulier pour au moins deux raisons : 1. il s’applique toujours à Allah dans le Coran, 2. les Arabes de l’époque préislamique ne connaissaient ni sa forme, ni sa signification, comme le montre le verset 25:60 : « Et quand on leur dit : Prosternez-vous devant le Tout-Miséricordieux (al-Rahmân), ils disent : Qu’est-ce donc que le Tout-Miséricordieux ? […]. ». Le terme al-Rahmân correspond donc à une nouvelle dérivation de la racine RHM apparue avec la révélation divine. C’est pourquoi, le soufi Ibn ‘Arabî (1165-1240) le considère comme un nom propre au même titre qu’Allah en s’appuyant sur le verset 17:110 : « Dis : Invoquez Allah ou invoquez al-Rahmân, quiconque vous appeliez, Il possède les plus beaux noms. ».

Au point de vue grammatical, le mot al-Rahmân est un intensif construit sous la forme du duel. Comme son nom l’indique, le duel est le cas qui marque la dualité, le chiffre deux, ce qui va par paire. Or, al-Rahmân désigne une seule et même entité dans le texte coranique. On pourrait donc voir dans l’utilisation du duel la marque extérieure d’une dualité intérieure. Autrement dit, le nom divin al-Rahmân en tant que pourvoyeur de rahma serait à la fois celui qui dilate et contracte tous les univers dans un même temps. L’émir Abd el-Kader (1808-1883) use d’une très belle image pour évoquer ce double mouvement que l’ésotérisme islamique nomme « le Souffle du Tout-Miséricordieux » (nafas al-Rahmân), c’est-à-dire d’après le métaphysicien Titus Burckhardt (1908-1984) : « la Miséricorde divine considérée comme principe manifestant et partant comme puissance quasiment maternelle de Dieu. ».

Pour illustrer cette conception, l’émir Abd el-Kader remarque que le souffle de l’homme sort de sa poitrine (intérieur) et se différencie pour produire les sonorités des différentes lettres (extérieur), bien qu’en lui-même il ne soit que de l’air. On a donc dans cette analogie une clé de compréhension du processus cosmogonique impulsée par la rahma et dont l’agent ultime est al-Rahmân qui amène à l’existence tous les êtres par son expire et les résorbe tous par son inspire, faisant ainsi de la respiration divine, l’origine et le terme de tous les univers créés.

Al-Rahîm (le Très-Miséricordieux)

Le nom divin al-Rahîm appartient également à la racine RHM رح م mais contrairement au nom al-Rahmân, il qualifie à la fois Allah et les hommes, par exemple le prophète Muhammad dans le verset 9:128 : « […] Envers les porteurs de foi, il (Muhammad) est bienveillant et plein de miséricorde (rahîm). ». Dans ce contexte, le nom al-Rahîm renvoie avant tout à une qualité essentielle partagée entre le divin et l’humain. A ce dernier niveau, al-Rahîm donne naissance à toute une palette de sentiments : amour, compassion, clémence, pitié, etc., qui par nature sont limités (à nos proches, au bien, etc.) par les conditions mêmes de l’existence humaine (matière, temps, espace, forme, vie). On passe ainsi de l’universel à l’individuel, d’al-Rahmân qui embrasse tout chose indifféremment à al-Rahîm qui s’applique différemment selon chaque chose.

Sources principales :

Maurice Gloton – Une approche du Coran par la grammaire et le lexique – Albouraq – 2002.

Maurice Gloton – Les 99 Noms d’Allah – Albouraq – 2007.

Pablo Beneito – Ibn ‘Arabî – Le secret des Noms de Dieu – Albouraq – 2010.

Abdallah Penot – Émir Abd el-Kader – Le livre des haltes – Éditions Dervy – 2008

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