Insatisfaction chronique

Insatisfaction chronique ?

Il te rend insatisfait de tout pour que rien ne te distrait de Lui.

Ibn ‘Atâ` Allah (1259-1309)

La psychologie moderne aurait trouvé le nouveau fléau de notre époque : « l’insatisfaction chronique ». Pour schématiser, cette nouvelle pathologie mentale serait le résultat d’une incapacité à assumer pleinement notre liberté et nos responsabilités. Autrement dit, l’insatisfait chronique serait un individu dont les attentes et/ou les désirs ne seraient pas comblés faute d’avoir suffisamment de recul sur soi pour assumer sa condition humaine et faire des choix conscients menant au bonheur qu’il mérite. Néanmoins, il y aurait des solutions promues notamment par les acteurs du « développement personnel », même si elles sont souvent réduites à la seule dimension du mental humain. Alors comment être satisfait de ce qu’on a et/ou de ce qu’on est ?

Il semblerait qu’il faille tout d’abord poser un diagnostic pour ensuite appliquer la bonne méthode pour nous soigner. Les signes de « l’insatisfaction chronique » sont multiples et vairés. L’individu atteint serait fréquemment en proie à des émotions négatives comme la déception, la frustration ou l’amertume face à la vie. On retrouverait également des comportements typiques du perfectionniste, de l’autocritique permanente avec une intolérance à l’échec, et des compulsions comme ressasser, râler et voir les événements toujours du mauvais côté, etc. En résumé, nous en voulons toujours plus et ce que nous obtenons n’est jamais suffisant, alors on rumine le passé et/ou on se projette dans l’avenir pour fuir le présent.

Il y a également de nombreuses causes qui pourraient intervenir dans l’émergence de l’insatisfaction. Des attentes endogènes trop importantes, des exigences trop fortes envers soi-même et les autres ou encore le fait de se fixer des objectifs irréalistes au-delà de nos propres capacités. Sans oublier les facteurs exogènes comme l’environnement socioculturel, l’éducation ou la pression des doctrines modernes (individualisme, matérialisme, etc.). Face à ces multiples causes de mal-être, la psychologie moderne propose des méthodes, plus ou moins détaillées et similaires, pour trouver tant bien que mal une issue de secours.

Pour simplifier, il s’agirait d’aider le patient à identifier les raisons de son insatisfaction et leurs racines profondes, notamment dans l’inconscient, avec en filigrane l’hypothèse que la conscientisation serait le premier pas vers la guérison. Il s’agirait ensuite de mettre en œuvre des techniques telles que le « lâcher prise », la « vision positive », le « recentrage sur soi », etc. pour progresser lentement vers une auto-guérison.

Bien entendu, tous ces efforts pour alléger la souffrance humaine sont louables et possèdent une certaine efficacité, mais est-ce suffisant ? « Tout cela est très bien, mais ça mène où ? », nous disait un maître spirituel il y a quelques années. Pas vers une guérison définitive semble-t-il, puisque les cabinets des psychothérapeutes ne désemplissent pas et que le marché de la santé, du développement personnel et du bien-être est devenu extrêmement lucratif. Deux questions peuvent alors se présenter : pourquoi la psychologie moderne n’est pas aussi efficace qu’elle le prétend, et pourquoi certaines personnes ont tout pour être heureuses mais ne le sont pas ?

Peut-être que la réponse est tout simplement que « l’insatisfaction chronique » n’est pas une maladie en soi mais bel et bien un état d’âme spécifiquement humain qui nous concerne tous ? On pourrait même dire, en détournant un peu cette citation de René Descartes (1596-1650), que l’insatisfaction « […] est la chose du monde la mieux partagée » par les hommes, qu’ils soient riches ou pauvres, malades ou en bonne santé, etc. En définitive, cet état d’être ne révèlerait-il pas avant tout, quelque chose en nous qui se situerait au-delà de notre individualité ?

Pour avoir une vision synthétique du problème, il faudrait tout d’abord envisager l’être humain dans ses trois dimensions corporelle, psychique et spirituelle. Dans ce contexte, on pourrait dire que  « l’insatisfaction » ne se limite pas au seul domaine psychosomatique envisagé par la science moderne et que, ce que nous percevons ne sont que les effets sensibles de causes immatérielles à rechercher dans le monde spirituel. Mais revenons à notre expérience quotidienne. Que recherche-t-on le plus si ce n’est le bien-être dans toutes ses formes ? Corrélativement, le mal-être n’induit-il pas qu’il existe un manque d’être en nous que l’avoir ne peut pas compenser, un sentiment profond de vide intérieur, plus ou moins conscient selon les individus, et qui se manifeste par un désir sans fin que rien ne peut combler ?

A ce point de vue, on pourrait facilement en conclure qu’il y a dans l’être humain un abîme, un grand espace vide dans l’âme que seul l’Infini peut effacer. Certains en ont conscience et prennent cela comme un (r)appel, ils se mettent alors en quête de cet Absolu. D’autres tentent de remblayer ce gouffre sans fond avec toutes sortes de choses limitées et relatives, et bien évidemment cela ne peut pas marcher. Même si cela peut soulager l’espace d’un instant, on est toujours rattrapé par ce manque d’être.

Paradoxalement, cette tragédie humaine que nous vivons constitue en même temps la noblesse de l’être humain. La parabole du grain de sénevé que l’on retrouve dans les évangiles de Matthieu (13:31-32), Marc (4:30-32) et Luc (13:18-19) peut nous apporter une clé de compréhension précieuse. Dans cette parabole, Jésus affirme que : « Le Royaume des Cieux est semblable à un grain de sénevé, qu’un homme prend et sème dans son champ ; ce grain est la plus petite de toutes les semences, mais, lorsqu’il est crû, il est plus grand que tous les autres légumes, et il devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent se reposer sur ses branches. ». Autrement dit, les réalités spirituelles les plus grandes se cachent dans les choses les plus petites, et il en va de même dans notre vie.

Ainsi, ce qui se cache dans l’insatisfaction chronique, le manque être permanent, le désir ardent, la faim, la soif, etc., n’est autre chose que l’Infini, Dieu, Allah, etc. Peu importe le nom que vous lui donnez, ce qu’il y a d’essentiel ici, c’est la possibilité de contempler l’Absolu dans le relatif, la possibilité pour l’être humain fini de dialoguer avec l’Infini ! Cette aspiration qui pousse l’homme à vouloir sortir de ses limites, qui l’enjoint, voire qui le contraint, à s’élever toujours plus, pour rejoindre l’Illimité. Le verset coranique 2:156 : « C’est à Allâh que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournerons. » ne l’affirme-t-il pas ? Cette trace imprimée en nous n’est-elle pas la preuve concrète de l’origine et de la fin divines de chaque être humain ?

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