Symbolisme

El Sueño de la Hija

Il n’y a pas de remède contre l’amour, c’est le ciel qui guide les cœurs.

William Shakespeare (1564-1616)

Le langage symbolique serait le véhicule privilégier des réalités spirituelles. Pour les Anciens, il était un moyen de contemplation globale et immédiate des réalités suprasensibles au-delà du mental humain. Les maîtres passés voyaient dans le symbole une descente de la grâce divine dans le monde des hommes et en même temps un point d’appui pour s’élever vers les mondes divins. Dans ce contexte, la poésie a joué un rôle fondamental à travers le temps et l’espace pour tous les mystiques, quelles que soient leurs traditions d’appartenance. La plupart d’entre-eux ont choisi de relater leur expériences visionnaires dans un langage symbolique qui seul peut évoquer l’indicible et diriger les regards vers l’ineffable. Pour eux, le symbolisme s’est révélé être la langue même de l’Esprit, un langage décrypté par l’œil du cœur : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. », Arthur Rimbaud (1854-1891).

Il faut être voyant si l’on veut trouver du sens dans la romance judéo-espagnole qu’on pourrait intitulé « El Sueño de la Hija » : le rêve de la (jeune) fille. On ne trouve pas grand-chose à son sujet si ce n’est qu’elle aurait été composée entre le VIIIe et le XVe siècle en Andalousie arabo-musulmane (« al-Andalous »), territoire couvrant plus ou moins l’Espagne et le Portugal actuels, et où se côtoyaient les trois religions monothéistes. C’était l’époque de la Convivencia, période de coexistence relativement paisible, favorisant les échanges culturels et intellectuels entre juifs, chrétiens et musulmans. L’Andalousie était alors un foyer culturel important et rayonnant dans toute l’Occident médiéval. C’est dans ce climat favorable que ce chant traditionnel séfarade de transmission orale serait vraisemblablement né, véritable perle façonnée par la rencontre des traditions spirituelles juive, chrétienne et musulmane.

Le chant relate le rêve d’une jeune fille et l’interprétation qu’en donne sa mère. Voir ci-dessous un exemple du chant interprété par le Waverly Consort, tiré de l’album « Spanish Music of Travel and Discovery ».

C’est bien évidemment le rêve de la jeune fille qui est l’élément essentiel de ce chant. Bien entendu, dans ce domaine les gloses peuvent être multiples sans s’exclure pour autant. C’est l’essence même du symbolisme et la fonction de l’Esprit universel, à savoir être un miroir dans lequel je puisse voir mon propre être. En cela, chacun de nous y verra des choses similaires et différentes à la fois. Nous donnerons simplement quelques pistes de réflexion concernant le sens ésotérique de certains symboles invoqués par le chant sans prétendre épuiser les possibilités qu’il recèle.

Il nous semble important de remarquer tout de suite que la jeune fille personnifie l’âme humaine candide et naïve face à son origine divine. Le chant nous dit qu’elle brodait et il sous-entend qu’elle luttait contre la fatigue lorsqu’elle s’endormit et fit un rêve « plein de joie », ce qui correspond manifestement à une vision d’inspiration divine. Dans l’ésotérisme islamique, l’interprétation d’un rêve dépend de son origine. Il peut être de provenance divine, animique ou diabolique. Pour en déterminer l’origine, il faut s’intéresser au contenu et aux effets du rêve.

Pour schématiser, les visions d’horreur et effrayantes proviennent d’une source diabolique. Le réveil est difficile et la personne se trouve dans un état « négatif » (état de fatigue, mal-être, etc.). Les visions animiques sont souvent incohérentes et peu claires, et traduisent généralement des préoccupations qui animent la personne à l’état de veille. Quant aux rêves d’origine divine, ils sont lumineux, clairs et cohérents. Au réveil, la personne est immédiatement lucide et se trouve dans un état de calme, de sérénité et de joie. Ces visions sont habituellement conservées en mémoire pendant de nombreuses années et font l’objet d’interprétations dignes d’intérêt dans le cadre d’un cheminement spirituel, voire dans un processus de purification du psychisme. Dans les autres cas, les rêves sont simplement oubliés et aucune importance ne leur est donnée.

Revenons au chant. La broderie fait référence à l’âme distraite par les apparences du monde sensible caractérisé par l’état de veille. A ce stade, l’âme non initiée s’en tient souvent à la surface des choses. Néanmoins, dans l’état de rêve, l’âme a la possibilité se libérer, en partie, de l’emprise du monde extérieur pour explorer son intériorité et aller à la rencontre des puissances qui la gouvernent. Le rêve de la jeune fille est une vision qui lui révèle son origine et sa fin. La porte symbolise le passage du monde sensible (état de veille) figuré par la maison vers le monde intermédiaire (état de rêve) représenté par l’espace extérieur beaucoup plus vaste. C’est le mundus imaginalis d’Henry Corbin (1903-1978), néologisme spécialement forgé pour traduire la conception du « ‘âlam al-mithâl » de l’ésotérisme islamique, le monde imaginal « où les corps se spiritualisent et où les esprits se corporifient », espace médiateur entre le sensible et l’intelligible. A ce stade, l’âme quitte la surface de son être et plonge dans les profondeurs de son intimité.

Le chant nous dit ensuite : « Je me suis arrêtée à la porte, j’y ai vu la pleine lune ». L’âme a pénétré le monde imaginal et elle y voit la pleine lune, c’est-à-dire ce qu’elle est potentiellement de toute éternité, à savoir un miroir capable de refléter les réalités spirituelles contenues dans l’Esprit. Le prophète Muhammad lui-même a été qualifié de « pleine lune » (« badr ») pour signifier qu’il était le miroir parfait, celui qui reflète pleinement la lumière du soleil spirituel à tous les degrés de la création. Cet aspect du prophète Muhammad est comparable à la fonction de Marie dans le Christianisme. Elle a enfanté Jésus sous l’influence de l’ange Gabriel tout comme ce dernier a fait accouché Muhammad du Coran. Il s’agit dans les deux cas d’une personnification du Principe Féminin que l’on retrouve dans d’autres traditions sous des formes différentes. Par exemple, la « Terre » de la Grande Triade taoïste, « la Nature primordiale » (Prakriti) de l’Hindouisme ou encore la « déesse Mère » Gaïa dans la mythologie grecque. Soit dit en passant, la déesse Léto et son fils Apollon sont à rapprocher de Marie et Jésus (voir l’article sur le mythe d’Apollon). A ce niveau, l’âme découvre le Principe Féminin qui vit en son sein.

Le rêve se poursuit : « Je me suis arrêtée à la fenêtre, j’y ai vu l’étoile du matin ». L’étoile du matin renvoie à la planète Vénus lorsque cette dernière est encore visible juste avant l’aube. Toutes les traditions font référence à cette étoile du matin comme une lumière qui brille dans les ténèbres et qui annonce le lever du soleil spirituel. Les déesses babylonienne et sumérienne Ishtar et Inanna sont toutes les deux appelées « étoile du matin ». C’est également le cas du Φωσφόρος (« phōsphoros ») grec « Celui qui porte et amène la lumière » qui a donné le Lucifer latin (lux = lumière et ferre = porter).

Les anges bibliques sont qualifiés de la même manière dans le livre de Job au verset 38:7 : « alors que les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse […] » ; et le Christ lui-même dans l’Apocalypse de Jean au verset 22:16 : « […] Je (Jésus) suis le rejeton et la postérité de David, l’étoile brillante du matin. ». A ce degré, l’âme découvre qu’elle peut enfanter le Christ, le Logos, le Verbe, la Réalité muhammadienne, etc., autant de noms qui désignent l’Esprit qui se tapit dans les profondeurs de son intimité. D’ailleurs, la référence à la fenêtre, ventana en espagnol, est plutôt explicite, du latin ventus qui signifie air, souffle, vent, et qui est bien une caractéristique de l’Esprit qui souffle où il veut (voir l’évangile de Jean en 3:8).

Le chant continue : « Je me suis arrêtée au puits et j’y ai vu une colonne d’or ». Le puits symbolise l’individualité humaine limitée, l’ignorance de l’égo qui se trouve enfermé dans un espace étroit, obscur fait de boue et d’eau croupie, allusion à peine voilée à la création d’Adam. Le fond du puits représente donc ici les racines ténébreuses de l’être humain. Un rayon de lumière vient d’en haut et se manifeste par une colonne représentant l’axis mundi, l’axe du monde par lequel l’âme peut sortir du domaine humain (le puits) et remonter vers son origine céleste (le monde de la lumière), tandis que l’or renvoie à la pureté et à l’inaltérabilité du soleil spirituel qui éclipse la lune et les étoiles, source de toute la création, l’Être pur ou Dieu si l’on préfère. Ce passage est manifestement à rapprocher du mythe platonicien de la caverne.

Avant de conclure, tentons de résumer ce qui a été dit. Lorsque l’âme humaine commence à sortir du monde matériel (la porte de la maison), elle s’éveille progressivement à sa nature intime qui fait d’elle le miroir dans lequel se reflète les réalités spirituelles (la pleine lune). Elle prend alors conscience, mais de façon indirecte (la fenêtre), que l’Esprit (l’étoile du matin) agit en elle. Paradoxalement, cette nouvelle connaissance la plonge dans une nuit obscure (le fond du puits) car maintenant, elle sait qu’elle a toujours été dans les ténèbres et qu’elle n’a jamais vu la lumière du jour. Sa remontée vers la source de son essence commence donc par une chute dans les profondeurs de son existence.

Au fond du puits, l’âme s’exclame alors « De profundis clamavi ad te Domine », soit « Des profondeurs je crie vers Toi, Seigneur ! » ( verset 1, psaume 130). La réponse divine à ce cri est immédiate même s’il faudra du temps à l’âme pour qu’elle s’en aperçoive. C’est la manifestation du Principe Masculin qui repose au centre d’elle-même (la colonne d’or), personnifié par l’ange Gabriel dans les religions monothéistes et que l’on retrouve dans d’autres traditions sous des formes différentes. Par exemple, le « Ciel » de la Grande Triade taoïste, « Purusha » dans l’Hindouisme ou encore la dieu Ouranos dans la mythologie grecque. C’est également la corde mentionnée dans le verset coranique 3:103 : « Tenez-vous fermement à la corde de Dieu […] » et qui a fait dire au soufi Rûmî (1207-1273) : « J’ai poussé un soupir ardent qui s’est élevé vers le ciel, et il est devenu corde tendue depuis le fond du puits où je suis. ».

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