Rêve éveillé

Rêve éveillé

Ne pas connaître l’éveil conduit à la confusion.

Lao-tseu (570-490 av. J.-C.)

La doctrine des états multiples de l’être affirme que l’être intégral que nous sommes réellement se déploie simultanément dans les trois dimensions spirituelle, psychique et corporelle à travers une multitude d’états. Ces états sont des manières d’être différentes de l’être unique que nous sommes. Concrètement, cela signifie que je suis un être complet qui se manifeste dans l’état humain, où ma conscience se trouve actuellement « enfermée », mais également dans des états inférieurs à cet état humain et des états supérieurs qui le transcendent. Pour schématiser, les états inférieurs correspondent à des degrés d’existence de plus en plus limités, contraints, exclusifs, etc. En ce sens, ils sont comme les racines ténébreuses sur lesquelles repose l’état humain qui les totalise tous. Les états supérieurs quant à eux représentent des niveaux d’existence de plus en plus universels, étendus, inclusifs, etc., se situant au-delà du domaine humain, à savoir dans les mondes spirituels par-delà la psyché et le mental humains.

Le sentiment amoureux correspond par exemple chez l’être humain à un état inférieur de l’être, parce qu’il est souvent limité à ma famille, mes amis, etc., et conditionné, sa qualité variant généralement en fonction des circonstances de la vie. Le sentiment amoureux est donc un être dont les possibilités de développement sont moindres par rapport à l’homme, qui lui est capable de vivre tous les sentiments et bien d’autres choses encore. C’est en ce sens qu’il est un état inférieur à l’état humain. Par contre, lorsque le sentiment amoureux sort des limites étroites du monde humain, il peut s’étendre à toute la création parce que je suis devenu capable de voir consciemment que chaque être se trouve en moi, tout comme je suis en chacun d’eux. Ce sentiment amoureux inclusif se transforme alors en « amour universel » qui implique à son tour connaissance, puissance, volonté, etc., autant d’attributs divins qui me permettent de m’identifier à quelque chose de plus grand que moi et qui me dépasse infiniment : l’Esprit universel comme lien unissant tous les êtres. C’est dans ce sens que l’on parle d’état supérieur à l’état humain.

Dans ce contexte, les traditions spirituelles de l’humanité nous disent que l’être humain a accès à différents états de conscience. Nous ne citerons ici que les trois premiers. Tout d’abord, l’état de veille qui est le lieu de manifestation des possibilités corporelles de l’être humain et dont la connaissance à ce degré d’existence se réalise par l’entremise de la perception sensible des « objets externes ». Il y a ensuite l’état de rêve qui est le lieu d’expression des possibilités psychiques de l’être humain et dont la connaissance dans cette modalité d’existence se réalise par l’intermédiaire des perceptions subtiles du mental qui contemple des « objets internes ». Enfin, l’état de sommeil profond qui transcende les conditions d’existence du domaine humain : matière, espace, temps, forme et vie. Il s’agit d’un état essentiellement sans forme et supra-individuel qui est propre au domaine spirituel. A ce niveau d’existence, le monde humain est complètement dépassé. C’est pourquoi, la conscience individuelle (le mental, la raison, etc.) est incapable d’accéder à cet état supérieur qui est du ressort de la pure « conscience universelle ».

Il y a plus de deux-mille ans, le sage chinois Tchouang-tseu (369-286 av. J.-C ) s’interrogeait déjà sur le caractère étrange de l’état de rêve : « Jadis, raconte Tchouang-tseu, une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort ; puis je m’éveillai, étant Tchouang-tcheou. Qui suis-je, en réalité ? Un papillon qui rêve qu’il est Tchouang-tcheou, ou Tchouang-tcheou qui s’imagine qu’il fut papillon ? ». Notre sage taoïste se pose alors des questions étonnantes : « Dans mon cas, y a-t-il deux individus réels ? Y a-t-il eu transformation réelle d’un individu en un autre ? ». Il y répond en invoquant la doctrine des états multiples de l’être : « Ni l’un ni l’autre ; il y a eu deux modifications irréelles de l’être unique, de la norme universelle, dans laquelle tous les êtres dans tous leurs états sont un. ». Autrement dit, l’être intégral qu’est Tchouang-tseu (son nom véritablement initiatique) se manifeste à la fois en Tchouang-tcheou (son nom personnel et individuel) et en papillon, c’est-à-dire deux modalités secondaires, transitoires et contingentes d’un même être unique qui en est leur principe et réalité.

Tout ceci devient très intéressant lorsqu’on applique ce point de vue à notre expérience quotidienne. Nos rêves sont généralement peuplés de personnages divers et variés (hommes, animaux, végétaux, minéraux, êtres « imaginaires », etc.). Dans le cas du rêve « ordinaire », ces êtres dont nous rêvons semblent posséder une existence extérieure à nous-même. Or, d’après les traditions authentiques, il n’en est rien, tous ces êtres ne sont en réalité que des idées revêtues de formes subtiles, qui procèdent entièrement de la substance individuelle du rêveur. Dans ce sens, René Guénon (1886-1951) affirme, en s’appuyant sur les doctrines hindoues, que « L’homme, dans l’état de rêve, se situe donc dans un monde qui est tout entier imaginé par lui. ».

Dans ce cadre conceptuel, les images qui apparaissent dans le rêve sont en réalité des modifications secondaires et accidentelles de l’être même du rêveur, qui reste inaffecté par celles-ci. En d’autres termes, l’être intégral et unique du rêveur se révèle et se fait connaître dans une multitude d’images qui tirent leur réalité de la substance même du rêveur. Ainsi, comme l’écrit l’islamologue Pierre Lory (1952-) : « le rêve est la preuve vécue de la multiplicité des états de l’être », c’est-à-dire que l’état de rêve permet à chaque être humain de prendre conscience par l’expérience de la nature de son être véritable, à la fois unique dans son essence et multiple dans ses formes manifestées. De la même manière, tous les êtres que je rencontre à l’état de veille ne sont en réalité que les multiples façons d’être de Dieu, et en cela, chaque être humain est une image singulière dans le grand rêve divin.

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