Tchen jen, l'homme véritable

Tchen-jen, l’homme véritable

Le Ciel et la Terre s’unissent : image de la Paix. Ainsi le souverain partage et parfait le cours du Ciel et de la Terre, favorise et ordonne les dons du Ciel et de la Terre et par là assiste le peuple.

Yi Jing, « grande image » de l’hexagramme n°11 « Tai »

Dans le Taoïsme, l’expression « tchen-jen » désigne l’homme véritable, celui qui suit les principes du « Dao » et avec lequel il est en parfaite harmonie, par opposition à l’homme ordinaire (« xiao-jen ») qui ignorant les lois qui régissent l’univers se noie dans les apparences mondaines et les changements incessants des phénomènes.

Pour le maître taoïste Tchouang-tseu (369-286 av. J.-C ) : « Quiconque possède un équilibre parfait entre le Ciel et l’homme s’appelle un homme véritable », ou formulé autrement dans une traduction différente : « Ainsi, en eux, pas de conflit entre le céleste et l’humain. Et voilà justement ce qui fait l’homme vrai. ». De même, René Guénon (1886-1951) dira à plusieurs siècles d’intervalle que l’homme véritable, qui n’est autre que le « Fils du Ciel et de la Terre » selon lui, est « parfaitement équilibré sous le rapport du yang (Ciel) et du yin (Terre). ».

Ces quelques données traditionnelles font ressortir un élément essentiel. L’homme véritable est avant tout caractérisé par un état d’être où règnent l’harmonie et l’équilibre. Ces deux propriétés fondamentales de la manifestation universelle sont symbolisées dans la tradition chinoise par le « yin-yang » (« taijitu »), qui est également à un point de vue différent la figure de l’homme vrai en tant qu’il est un microcosme, c’est-à-dire une image synthétique du macrocosme qu’est l’univers.

yin-yang
yin-yang (taijitu) symbolise l’harmonie et l’équilibre de l’univers.

Tous les êtres manifestés possèdent une double nature faite d’un mélange subtil de yang et yin dans des proportions variées, ce qui explique la diversité des créatures qui peuplent l’univers. Chez l’homme véritable, les aspects yang et yin sont en équilibre parfait, il est effectivement tout ce qu’il peut être en tant qu’être humain. Dans le jargon de la philosophie grecque antique, on pourrait dire que toutes les possibilités contenues dans sa nature humaine sont passées de la puissance (yin) à l’acte (yang). Une jolie formule de René Guénon résume parfaitement ce dont il s’agit : « Pour que l’homme soit véritablement le Fils du Ciel et de la Terre, il faut que, en lui, l’acte soit égal à la puissance, ce qui implique la réalisation intégrale de son humanité […] ».

Prenons un exemple concret. Tous les êtres humains ont la possibilité de vivre un état de conscience que l’on nomme généralement « rêve lucide », à savoir la capacité de conserver un état de conscience éveillé pendant un rêve. Concrètement, cela signifie qu’il est possible d’avoir une conscience claire même en plein rêve, on est alors pleinement éveillé tout en sachant que l’on dort. Chez celui qui a vécu ce genre d’expérience, cette possibilité spéciale est de fait passée de la puissance à l’acte. En cela, les aspects yang et yin afférents à cette possibilité se sont parfaitement équilibrés sous ce rapport.

La conception de l’homme véritable (« tchen-jen ») se retrouve dans d’autres traditions. Par exemple, l’expression « homme primordial » (« al-insân al-qadîm ») est équivalente dans l’ésotérisme islamique. De même, « l’homme de Vitruve » de Léonard de Vinci (1452-1519), dont le corps est inscrit à la fois dans un cercle (Ciel, yang) et dans un carré (Terre, yin), joue un rôle quasiment identique pour l’Occident.

L’homme de Vitruve, figure de l’harmonie et de l’équilibre en l’homme.

Quoiqu’il en soit, cet état particulier que l’on nomme « homme véritable » est atteint lorsque toutes les possibilités humaines sont actualisées, même les plus extraordinaires (ubiquité, préscience, etc.), qui sont le plus souvent considérées comme secondaires dans les traditions authentiques. Néanmoins, on les retrouve dans les descriptions des miracles des saints dans le Christianisme, des « karâmât » (prodiges) des « awlîya » (amis, protecteurs) dans le Soufisme, des « siddhis » (pouvoirs) appartenant aux « sadhus » (ascètes) dans l’Hindouisme, etc.

Pour le soufi Ibn ‘Arabi (1165-1240), l’homme primordial se reconnaît au fait que Dieu « […] te fera bénéficier de quatre faveurs surnaturelles (karâmât) qui sont les signes et les preuves que tu as atteint le degré initial : la terre se repliera sous tes pas, tu marcheras sur les eaux, tu voyageras à travers les airs et les créatures pourvoieront à ta nourriture [sans effort de ta part]. ».

L’homme véritable, cet état d’être central chez l’être humain, se manifeste sur tous les plans. Par exemple, au niveau social, l’homme vrai est décrit par Tchouang-tseu de la manière suivante : « Il vécut, également indifférent à la louange et au blâme. S’en tenant à son propre jugement, il ne se laissa pas influencer par l’opinion des autres. ». De même, la tradition du Bouddhisme Zen japonais ne dit pas autre chose : « L’homme vrai sans situation (wu-wei tchen-jen). Il ne se soucie pas de sa place dans la société, n’a aucune ambition, n’a pas de besoin, se contente de ce qu’il a, ne dépend de personne et personne ne dépend de lui. Il est indépendant et libre. ».

Quant à l’homme ordinaire, il est manifestement déséquilibré, l’aspect potentiel de son être (yin) dépassant de très loin ce qu’il en a actualisé (yang) consciemment et par expérience. Pour lui l’extérieur est plus important que l’intérieur, son aspect yin prédomine sur son aspect yang. Dans ce sens, le théologien Érasme de Rotterdam (1466-1536) a dit : « On ne naît pas homme, on le devient. », ce qui est parfaitement vrai au point de vue de l’homme moderne qui n’est qu’un être humain en devenir, n’ayant réalisé en lui que certaines possibilités corporelles et psychiques, parmi la multitude de possibilités qui s’offrent à lui.

Dans le « Yi Jing », le « Livre des mutations » attribué au sage Fo-hi (IVe et IIIe av. J.-C) et à ses successeurs, l’harmonie et l’équilibre caractérisent essentiellement l’hexagramme n°11 nommé « Tai », qui est rendu selon les traductions par les termes Paix et Prospérité. Cet hexagramme est composé des trigrammes du Ciel (« Qian » ) et de la Terre (« Kun »), disposés l’un en-dessous de l’autre. A un certain point de vue, l’hexagramme « Tai » symbolise l’homme véritable dans le sens où l’ésotérisme chinois dit de lui que « Le Ciel est son père, la Terre est sa mère. ». D’ailleurs, le numéro onze en lui-même est déjà symbolique, évoquant « la double unité » (11) de l’être humain dans les mondes corporel et psychique.

Hexagramme n°11 : la Grande Paix et la Prospérité
Hexagramme n°11 : la Paix, la Prospérité

La première chose que l’on constate en observant le graphique de l’hexagramme « Tai » est l’équilibre parfait entre les aspects yang et yin, ce qui est la marque essentielle de l’homme véritable. Il réalise en acte (yang) tout le potentiel (yin) contenu dans sa nature, ainsi l’extériorité de son être (yin) est le miroir de son intériorité (yang).

Par ailleurs, le trigramme supérieur correspond à la Terre qui est purement yin, impliquant une parfaite réception des influences célestes, symbolisées par l’hexagramme n°1 : « Kien » (le créateur, l’élan créatif). De même, le trigramme inférieur représente le Ciel qui est purement yang, impliquant une action et une maîtrise des influences terrestres, symbolisées par l’hexagramme n°2 « Kouen » (le réceptif, l’élan réceptif).

Les hexagrammes n°1 « Kien » (le créateur) et n°2 « Kouen » (le réceptif).

Dans ce sens, l’homme véritable est donc parfaitement yin (réceptif, passif) par rapport au Ciel et yang (créateur, actif) par rapport à la Terre. C’est pourquoi, les influences du Ciel et de la Terre peuvent s’unir harmonieusement en lui afin de révéler la plénitude de son être, qui n’est autre que la perfection de l’état humain : « Il est égal au Ciel et à la Terre, et par suite il n’est pas en opposition avec eux. Sa science embrasse toutes choses, et son action vient en aide à toutes choses dans le monde ; par suite il ne se trompe en rien. », Tchouang-tseu.

Sources principales de l’article :

Tchouang-tseu Œuvre complète – Gallimard (folio essais) – 1969.

Richard WILHELM et Etienne PIERROT – Yi King : Le livre des transformations – Médicis – 1967

Arlette DE BEAUCORPS et Dominique BONPAIX – Le Yi Jing – Pratique et interprétation pour la vie quotidienne – Albin Michel – 2010.

René GUENON – La Grande Triade – Gallimard – 2016.

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