Le Seigneur et le Satan

Le Seigneur et le Satan

C’est le vin qui nous fait perdre notre arrogance et qui sait dénouer les nœuds avec aisance. Si Satan avait tout juste bu un peu de vin, il eût, devant Adam, perdu toute insolence.

Omar Khayyâm (1048-1131).

Toutes les traditions spirituelles de l’humanité font référence à un principe de séparation et de distinction qui intervient à un moment ou un autre dans la création du Cosmos. Ce principe porte des noms différents en fonction des traditions qui le décrivent et selon les points de vue qu’elles adoptent. Par exemple, il y a chez les anciens perses un esprit qui se nomme « Ahriman » et qui « incarne » en quelque sorte les forces des Ténèbres. Dans l’Ancien testament, on parle plutôt du Serpent (« nahash » en hébreu) et de Satan, et du « Prince de ce monde » dans les évangiles. Pour le Coran, il s’agit d’Iblis ou « al-chaytân » (« celui qui s’oppose » en arabe). Peu importe d’ailleurs le nom employé, il s’agit toujours en définitive d’un principe unique envisagé selon divers aspects et à des niveaux de réalité différents.

Dans ce contexte, nous souhaitons revenir sur un aspect peu connu de ce principe que nous appellerons Satan par économie et pour ne pas trop nous éloigner de notre sujet. Dans son livre « Tâsin al-Azal wa-l-lltibâs » (« Le calligramme des lettres et de la pré-éternité et du revêtement d’ambiguïté »), le soufi Mansûr al-Hallâj (858-922) y décrit Satan comme un fervent défenseur de la transcendance divine ! On pourrait dire que c’est l’aspect positif de Satan, une certaine expression des attributs de la majesté divine dans le sens où Dieu est un absolu incomparablement plus grand grand et plus vaste que ses créatures. Mais ce qui fait la grandeur de Satan, à savoir la connaissance de la transcendance divine, fait également tout son drame. C’est parce ce qu’il a méconnu l’immanence de son Dieu dans le prophète Adam, qu’il s’est rebellé contre lui, comme le suggère le verset coranique 2:34 : « Et lorsque Nous demandâmes aux anges de se prosterner devant Âdam, ils s’exécutèrent à l’exception d’Iblîs qui refusa, s’enfla d’orgueil et fut parmi les infidèles. ».

En vérité, Satan n’a pu éviter de se révolter contre Dieu car paradoxalement, sa rébellion qui est une conséquence de sa nature intime qui le pousse à contempler Dieu selon le seul prisme de la transcendance, est avant tout une manifestation des attributs divins seigneuriaux en lui et par conséquent de l’immanence divine ! Autrement dit, c’est en étant orgueilleux et rebelle contre Dieu que Satan a parfaitement obéit à l’ordre divin, car les créatures ont pour raison d’être de révéler leur Seigneur, en reflétant Ses divers attributs et qualités, comme le rapporte cette tradition soufie où Dieu dit de lui-même : « J’étais un Trésor caché, et j’ai voulu être connu, alors j’ai créé les créatures afin d’être connu par elles ».

A ce point de vue, Satan n’a donc pas été châtié pour avoir désobéi à Dieu, puisque c’est le contraire qui a été démontré à l’instant, mais c’est sa nature même de créature qui a fait de lui ce qu’il est de toute éternité ; et en cela c’est une créature « parfaite » dans le sens où elle s’est conformée à sa réalité profonde. Cependant, Satan reste malgré tout une créature imparfaite à un point de vue supérieur, car elle n’est en mesure d’accéder qu’aux aspects transcendants de Dieu, et de ce fait Satan a été incapable de voir l’immanence divine dans la nature du prophète Adam. Plus encore, il ne l’a pas vu en lui-même.

Par ailleurs, Adam peut être vu comme la contre-partie spirituelle de Satan, parce qu’il est le support de l’immanence divine, dans le sens où il contient en lui tous les Noms de Dieu contrairement à Satan : « Et Il (Dieu) apprit à Âdam tous les Noms […] », Coran 2:31. Et en même temps, Adam est bien plus que le parèdre de Satan. Bien au contraire, Adam, par sa connaissance des Noms est capable de reconnaître Dieu en lui-même, dans son intériorité, et au-delà de ses limitations de créature, c’est-à-dire dans l’extériorité. En tant que fils d’Adam, c’est là que réside tout la noblesse de l’être humain, dans cette aptitude à conjoindre potentiellement en lui les deux aspects de transcendance et d’immanence divines. Par ailleurs, c’est cette même totalité qui habite l’être humain qui implique qu’il contient en lui le principe satanique. En d’autres termes, Satan est présent dans l’homme du fait même de sa noblesse.

Pour conclure ce bref aperçu, nous ajouterons que les données traditionnelles exposées ici trouvent des applications concrètes dans notre vie quotidienne et notamment dans notre quête spirituelle. Pour s’en convaincre, il appartient à chacun de l’expérimenter selon ses propres prédispositions, car d’une manière générale, tout ce qu’un être sait, dit ou fait, trahit immanquablement les limitations de sa connaissance de la Réalité, tout en révélant les possibilités de réalisation de la Vérité qu’il porte en lui-même.

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