Paix et connaissance

Paix et connaissance

La Paix :

Elle est la fleur au parfum enivrant du jardin de la quiétude.

Elle est le mouvement d’amour qui submerge et unit les cœurs de pardon et de mansuétude.

Elle est la monture du héros qui combat l’intolérance.

Elle est la méditation suprême du sage noyé dans l’éternelle présence.

Khaled Bentounès (1949-)

Dans un article précédent (Guerre et souffrance), nous avons dit que l’état de guerre intérieure était inhérent à l’homme moderne, tant il est dominé par une souffrance psychologique qui lui colle littéralement à la peau. En nous appuyant sur l’exemple du Bouddha, nous avons évoqué une solution spirituelle permettant de mettre fin à cet état de guerre permanent. Celle-ci consiste dans la sortie du mental « par le haut », parce que c’est dans la psyché humaine que prennent naissance la plupart des oppositions qui provoquent des conflits et mènent à la souffrance. C’est par le dépassement de soi et des conditionnements qui ont forgé notre individualité que nous parvenons un jour ou l’autre, à la mesure de la grâce divine que nous sommes capables de capter, à nous ouvrir sur les mondes spirituels où règne l’Unité qui permet de transcender la souffrance psychologique. En tant qu’être humain, il y aura bien évidemment toujours une part en nous pour accueillir la souffrance humaine, mais celle-ci sera considérablement réduite et vécue comme étant une partie nécessaire d’un «Tout» infiniment plus grand.

Comme nous l’avons déjà dit, les oppositions sont à l’origine de la souffrance psychologique. Elles sont produites par les jugements que nous portons sur la réalité telle qu’elle s’impose à nous en regard de la réalité que nous avions imaginée. S’il y a correspondance alors la réalité est jugée d’une certaine manière. Si le décalage est trop grand, alors elle est jugée d’une façon opposée. C’est ce mécanisme qui oppose le bon au mauvais, le bien au mal, ce que je suis et ce que j’aimerais être, ce que je pense et ce que pense les autres, etc., qui finit par créer des conflits et la souffrance qui va avec. Ainsi, je ne trouve pas la paix intérieure et je vis en permanence en état de guerre, et comme le dit un maître contemporain « sans la paix dans le monde, il n’y a pas de spiritualité possible. ». Alors, comment sortir de cet état, comment retrouver la paix ? La solution ne peut être que spirituelle.

Pour répondre à ces questions, il faut commencer par noter que toutes les oppositions n’ont d’existence que dans le domaine de la multiplicité, c’est-à-dire lorsque les choses relatives sont envisagées de manière absolue, comme si elles étaient irrémédiablement séparées les unes des autres et qu’elles se suffisaient à elles-mêmes. Or, nous savons d’expérience que ce n’est pas le cas, la preuve étant tous ces conditionnements extérieurs qui ont forgé notre individualité. Le Bouddhisme parle d’interdépendance, c’est-à-dire que « tous les éléments de la nature sont en interactions et dépendent les uns des autres pour exister. ». Ce concept traditionnel d’interdépendance est une clé pour comprendre comment convertir une opposition en une relation de complémentarité, qui à son tour pourra être résorbée dans un principe unique ramenant ainsi la multiplicité à l’Unité. Les oppositions et les conflits ne peuvent exister que dans le monde de la multiplicité. Dans le monde de l’Unité, ils ne peuvent pas se manifester, car pour qu’il y ait une opposition, il faudrait deux termes à opposer, or cela est impossible dans l’Unité.

Toute personne en quête de spiritualité cherche avant tout à découvrir le divin qui se cache dans son intériorité et dans le monde extérieur. Pour atteindre cet objectif, la plupart des êtres s’engagent sur une voie spirituelle. Quelque soit la tradition choisie, la caractéristique principale d’une voie initiatique réside dans le fait qu’elle a été balisée par des maîtres qui ont effectué le chemin et touché au but. Dans ce contexte, le premier objectif de toute spiritualité vraie et authentique est d’amener petit à petit l’initié à découvrir sa véritable nature et à se connaître dans toutes ses dimensions d’être humain. C’est le sens de la formule « Connais-toi toi-même » inscrite sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, ce que les Anciens nommaient l’initiation aux « petits mystères ». Sur cette route, le cheminant est tôt au tard confronté à des puissances qui vivent en lui, dans la dimension subtile de son être et qui se manifestent jusque dans son corps. Un enseignement ésotérique et traditionnel est nécessaire pour comprendre la réalité de ces puissances subtiles. Mais ce qui nous importe ici, c’est que ces forces s’opposent régulièrement dans notre psyché et créent des conflits. Prenons un exemple concret. Je m’astreins à suivre des pratiques spirituelles (méditations, prières, jeûne, etc.) pour élargir mon niveau de conscience et en cela je suis soutenu par certaines puissances intérieures qui m’élèvent.

En parallèle, je constate que je ne peux m’empêcher de faire des choses qui sont contraires à mon orientation spirituelle, poussé par certaines puissances intérieures qui m’abaissent cette fois-ci. Tout le monde a vécu ce genre de chose à un moment ou un autre. Par exemple, je souhaite développer des qualités d’empathie, d’ouverture d’esprit, de compassion, etc., et par moment je me surprends en train de critiquer de manière virulente le comportement des autres, faisant ainsi preuve d’intolérance, d’incompréhension, etc. Tout l’inverse de l’objectif que je m’étais fixé. Plus prosaïquement, j’ai décidé de suivre certaines bonnes résolutions et à la première occasion sous l’influence d’un stress particulier, d’une contrariété ou pour toutes autres raisons du même genre, je les fais voler en éclats sur « un coup de tête ». Voilà le type d’oppositions qui en provoquant des tiraillements entre deux tendances opposées, mènent à la souffrance psychologique. On pourrait multiplier les exemples à l’envie dans les différentes modalités et à tous les degrés de l’existence individuelle.

Néanmoins, ces oppositions entre les puissances de l’âme qui nous habitent peuvent se changer en relations de complémentarité. Les traditions authentiques de l’humanité affirment qu’en matière de spiritualité tout est une question de regard. Un couteau, en tant que puissance potentielle, peut servir à préparer notre nourriture ou au contraire à blesser un homme. Ainsi, le regard que je porte sur ces puissances conditionnent leur réalité dans mon intériorité. Par conséquent, j’ai le pouvoir des les transformer en voyant également l’aspect positif de ces puissances négatives. Je prends finalement conscience qu’elles soutiennent également mon désir d’élévation, même si c’est d’une manière inattendue et différente des puissances que j’avais qualifiées de positives. De cette manière, nous passons d’une relation d’opposition et de conflit à une relation de complémentarité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les guides spirituels ne cessent de nous dire de poser un regard positif sur chaque chose, considérer chaque être à sa juste valeur, les bons comme les mauvais, car chaque être porte en lui un enseignement unique. Mais le chemin ne s’arrête pas là. Les opposés se sont certes mués en complémentaires, mais nous restons dans le domaine de la multiplicité, du mental et donc de la souffrance. Il faut aller encore plus loin et trouver le principe dans lequel se résorbe et s’origine la multiplicité, qui n’est autre que l’Unité, la Voie de la délivrance.

Nous sommes créés à l’image de Dieu. Nous provenons de cet Être pur qui accueille en Lui tous les êtres, mais cela ne veut pas dire pour autant que chaque être est Dieu. Dans ce sens, l’Hindouisme enseigne que le Principe reste inchangé et non-affecté par la manifestation transitoire et impermanente des êtres. L’Islam rapporte un propos prophétique qui peut être interprété dans le même esprit. Interrogé par l’ange Gabriel au sujet du bel-agir et de l’excellence (« al-ihsan » en arabe), le Prophète Muhammad aurait répondu : « c’est que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, et si tu ne le vois pas, sache que Lui te voit. ». Ce propos nous apprend qu’il y a une relation réelle entre Dieu et ses créatures, mais que cette relation n’est pas de la même qualité, voire du même monde. De manière analogue, en tant qu’image divine, toutes les choses qui se manifestent en moi (pensées, émotions, puissances psychiques, etc.) proviennent de moi, certes, mais elles ne sont pas moi. C’est comme dans un rêve, tous les personnages du rêve proviennent de la substance du rêveur, mais ne sont pas le rêveur pour autant, qui lui reste inchangé dans son essence et non-affecté par eux à son réveil.

Réaliser cela, c’est se désidentifier, c’est mettre de la distance et créer un espace de liberté entre les êtres et ce que je suis vraiment. « Dès que vous vous identifiez avec quelque chose que vous n’êtes pas, alors c’en est fini de vous », nous dit Jaggi Vasudev (1957-) alias Sadhguru. De même, Ramana Maharshi (1879-1950) demandait à ses disciples de s’interroger sur leur nature en se posant la question « Qui suis-je ? », afin d’éliminer consciencieusement toutes les réponses insatisfaisantes : « Je ne suis pas le corps, je ne suis pas le mental, etc. ». Le but étant d’arriver à découvrir par l’expérience notre véritable « Soi », le principe de l’Unité, la Présence divine, le grain de sénevé, etc. Peu importe le nom que nous donnons à cette réalité, elle réside au cœur de notre intériorité. Mais lorsque vous l’aurez trouvée, alors ces paroles de la Chândogya Upanishad (environ VIe siècle av. J.-C.)  raisonneront en vous d’une manière inattendue : « Tu es cela ! » ( « Tat tvam asi » en sanskrit).

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