Guerre et souffrance

Guerre et souffrance

Nul ne sait ce qu’est la guerre, s’il n’y a son fils.

Joseph de Maistre (1753-1821)

Qu’on le sache ou non, l’être humain est le lieu d’une guerre qui ne dit pas son nom. C’est une guerre intérieure faite de conflits, d’oppositions et de déchirures, dont les champs de bataille s’étendent à l’ensemble des domaines psychique et corporel de l’individualité humaine. Pourquoi cette guerre a-t-elle lieu ? Tout simplement parce que l’être humain n’est pas un tout se suffisant à lui-même. L’être humain est en réalité un composé fait d’une myriade d’agrégats et d’assemblages d’éléments hétérogènes. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner son corps, sa psyché, sa conscience, son inconscient, son « moi », son égo, son activité mentale et ses facultés de raison, de mémoire, d’imagination, sans oublier les idées, les pensées, les sentiments, les émotions, les souvenirs, les ressentis et autres sensations diverses et variées (peur, angoisse, stress, etc.) qui le traversent à chaque instant, que ce soit dans les états de veille ou de rêve. Seul le sommeil profond semble lui accorder une trêve bien méritée. Par ailleurs, ces agrégats peuvent être plus ou moins indépendants les uns des autres, voire quasiment autonomes pour certains et la plupart du temps aucun mécanisme conscient n’est en mesure de les contrôler. Est-ce que l’homme ordinaire a conscience des milliers de processus physico-chimiques qui s’opèrent dans son corps à chaque seconde ? Possède-t-il un contrôle total sur ses pensées, ses sentiments, ses émotions, ses sensations et autres perceptions ? Manifestement pour la plupart d’entre nous, non. Et pourtant l’être humain est la réalité qui relient tous ces éléments disparates entre eux !

Dans le jargon ésotérique, on a coutume de dire que l’homme est un abrégé de l’univers, en vertu de l’analogie constitutive entre le macrocosme (l’univers) et le microcosme (l’être humain). Cette idée est également présente dans le soufisme dans la sagesse suivante : « l’homme est un petit univers, et l’univers est un grand homme ». Il y a dans l’être humain des éléments en correspondance avec chaque être de l’univers. Plus encore, il est une image vivante du processus cosmogonique lui-même, et en cela, il est le siège des trois grandes forces cosmiques qui président à la manifestation universelle. Ce sont les trois « gunas » de l’Hindouisme : 1. « sattva » qui est la tendance ascendante, celle qui pousse l’être vers sa source et son origine divine, 2. « rajas » qui est la tendance d’expansion horizontale, qui pousse l’être à réaliser à son niveau d’existence les possibilités qu’il porte en lui, 3. « tamas » qui est la tendance descendante, celle qui pousse l’être vers l’individuation et la dissolution dans le chaos primordial. Ces trois tendances sont présentes simultanément dans chaque être manifesté mais dans des proportions diverses et variées qui le rendent unique. Dans ce sens, c’est la tendance prédominante chez un être qui le caractérise en premier lieu. Par exemple, un être humain attiré par la spiritualité sera de nature « sattvique », tandis qu’un être naturellement enclin à explorer les possibilités de développement personnel sera qualifié de « rajasique ». Enfin, le dernier cas qui est le plus rare, un être porté vers une individuation de plus en plus poussée sera proprement « tamasique ».

L’être humain est donc traversé par ces trois tendances cosmiques tout comme les différents agrégats qui le constituent. Dans un contexte initiatique, il y aura donc dans l’être en quête de spiritualité des éléments qui vont soutenir son aspiration ascendante, sa volonté de retourner vers sa source divine, et des éléments qui au contraire vont s’y opposer de toutes leurs forces. C’est cette opposition entre les puissances psychiques qui aspirent à l’unification et celles qui réclament une existence séparée qui mènent au conflit puis à la guerre et provoque finalement la déchirure, et l’éclatement de l’être humain. C’est pourquoi, l’ésotérisme occidental nous enseigne « qu’il faut rassembler ce qui est épars ». Dans le même esprit, l’initié est souvent comparé à un chevalier qui mène une guerre sainte contre les ennemis, qui à l’intérieur de lui, provoquent le désordre et le chaos. En langage symbolique, il s’agit de vaincre un dragon, un serpent ou tout autre monstre qui personnifie l’adversaire qu’il porte en lui, afin de rétablir l’ordre et la paix qui seules mènent à l’unification de son être.

Une autre façon d’aborder cette guerre intérieure est de considérer la souffrance psychologique qu’elle provoque chez l’être humain. Le constat est accablant. Aujourd’hui, la souffrance psychologique « […] est la chose du monde la mieux partagée. » pour détourner quelque peu cette citation de René Descartes (1596-1650), tant l’homme a oublié sa nature originelle et son origine divine. Qu’on le veuille ou non, cette souffrance est inhérente à la condition de l’homme moderne. Elle est essentiellement due à un manque d’être que l’avoir ne peut compenser, un sentiment profond de vide intérieur, plus ou moins conscient en fonction des individus, et qui se manifeste par un désir sans fin que rien ne peut combler. Il y a dans l’être humain un abîme, un grand espace vide dans l’âme que seul l’Infini peut effacer. Certains en ont conscience et prennent cela comme un (r)appel, ils se mettent alors en quête de cet Absolu. D’autres tentent de remblayer ce gouffre sans fond avec toutes sortes de choses limitées et relatives, et bien évidemment cela ne peut marcher. Même si cela peut soulager l’espace d’un instant, on est toujours rattrapé par cette souffrance. Voilà en quoi réside la tragédie humaine qui constitue en même temps la dignité et la noblesse de l’être humain.

Le prince Siddhārtha Gautama (VIe siècle ou Ve siècle av. J.-C.) est devenu un Bouddha après s’être poser cette simple question, mais qui allait remettre en cause toute sa vie d’homme : « Comment mettre fin à cette souffrance ? ». Pour y répondre, il faut peut être commencer par cette autre question « Qui nous sommes réellement ? ». A un point de vue relatif, l’individualité humaine est le résultat des innombrables conditionnements de notre environnement. A commencer par ce que nous ont transmis nos parents, l’éducation que nous avons reçue, les relations entretenues avec toutes les personnes que nous avons rencontrées au cours de notre vie, la religion ou la philosophie dans laquelle nous avons grandi, ainsi que la mentalité particulière du pays dans lequel nous vivons, sans parler de nos lectures, des médias, des réseaux sociaux, etc. Le constat est évident, une multitude de sources extérieures ont influencé le développement de notre intériorité, notre manière d’être, notre éthique, nos comportements, nos pensées, nos actions, nos émotions, jusqu’à notre façon de nous habiller, etc. Le pire, c’est que tout cela s’est fait à notre insu, de manière plus ou moins anarchique, inconsciente et sans que nous ayons eu le choix d’accepter ou de refuser ces influences. Malgré tout, nous conservons la possibilité de changer, ce qui est la grande force de l’être humain. Si nous souhaitons acquérir de la liberté par rapport à ces conditionnements, si nous voulons qu’une transformation puisse se réaliser alors il faut essayer de prendre du recul par rapport aux événements qui nous touchent et mettre de la distance entre cette « personnalité » conditionnée et nous-mêmes, en tant qu’êtres doués de conscience. L’idée est simple, créer un espace afin que la conscience que nous sommes puisse apprendre à se désidentifier de notre individualité, à ne plus en faire un sujet mais un objet à notre service, ce qui est soit dit en passant, plus facile à réaliser que de se désidentifier du corps charnel.

Le mot « Bouddha » est un terme sanskrit généralement traduit par « éveillé » et provient de la racine « budh » qui véhicule les sens de s’éveiller et prendre conscience. Mais il peut également être mis en relation avec le terme « buddhi » qui lui-même peut être envisagé à deux niveaux différents. Au niveau spirituel, « buddhi » est l’Intellect ou Intelligence universelle (al-‘aql al-kabîr en arabe) et dans ce cas, « Bouddha » signifierait « Celui qui est illuminé par l’Intellect universel ». Dans le domaine individuel, « buddhi » correspond schématiquement à la conscience, au mental et sa faculté de raison (al-‘aql al-saghîr en arabe), reflets dans l’être humain de l’Intellect universel. Dans ce cas, « Bouddha » signifierait « Celui qui est au-dessus de la raison » dans le sens où il a transcendé certaines conditions d’existence du plan humain pour se libérer, notamment l’espace, le temps et la forme. Le « Bouddha » serait donc celui qui a dépassé la condition humaine pour s’éveiller à la Conscience universelle et être illuminé par l’Intelligence cosmique. La délivrance de la souffrance passerait donc par une sortie du mental, c’est-à-dire des processus rationnels, de l’imagination, de la mémoire et des sentiments et son cortège de ratiocinations, de projections et de ruminations mentales en tous genres.

Mais la souffrance psychologique reste l’apanage de l’homme moderne. Il trouvera toujours le moyen de créer une forme ou une autre de souffrance (peurs, angoisses, tensions, stress, etc.) qu’il infligera à lui-même ou aux autres. Comme le dit clairement Jaggi Vasudev (1957-) alias Sadhguru : « Si vous ne faîtes pas d’études, vous allez en souffrir. Si vous faîtes des études, vous en souffrez. Si vous ne trouvez pas de travail, vous allez en souffrir. Si vous trouvez un travail, vous en souffrez. Si vous n’êtes pas marié, vous allez en souffrir. Si vous vous mariez, vous en souffrez. Si vous n’avez pas d’enfant, vous en souffrez. Si vous avez des enfants, vous en souffrez, n’est-ce pas ? Les gens sont capables de souffrir d’à peu près n’importe quoi. ».

Une solution possible consiste à sortir du mental « par le haut » ; une autre « par le bas ». Dans ce dernier cas, on fuit la réalité de la condition humaine en « se mutilant ». Au lieu de transcender le mental afin de s’en servir comme d’un outil, on l’abandonne purement et simplement. Cette solution a le mérite d’avoir fait ses preuves et est assez simple à mettre en œuvre. Il suffit d’observer les animaux pour s’en convaincre. Leur activité mentale est réduite au strict minimum et à partir du moment où ils ont de quoi se nourrir et sont en bonne santé, ils n’ont aucun besoin de souffrir. Il y a de nombreuses façons de descendre à leur niveau, dans l’infra-humain : consommer de l’alcool, des drogues, manger excessivement, se laisser aller aux plaisirs physiques, etc. Tout cela pour se sentir mieux quelques heures tout au plus, mais la réalité est toujours là et nous rattrape tôt au tard. Qu’on le veuille ou non, le mental est la caractéristique spécifique de notre espèce. Une autre solution alternative consiste à évoluer au-delà de la raison, de transcender le mental (« manas » en sanskrit, « ménos » en grec ancien, « mens » en latin) et par la-même l’individualité humaine. Comment ? En suivant une voie spirituelle vivante et authentique afin de devenir nous aussi des « Bouddhas », des êtres éveillés à la Conscience universelle et soutenus par l’Intelligence cosmique. En se basant sur l’enseignement de Siddhārtha Gautama dont les paroles millénaires sont éminemment justes et plus que jamais d’actualité : « Ne crois rien parce qu’on t’aura montré le témoignage écrit de quelque sage ancien. Ne crois rien sur l’autorité des Maîtres ou des Prêtres. Mais ce qui s’accordera avec ton expérience et après une étude approfondie satisfera ta raison et tendra vers ton bien, cela tu pourras l’accepter comme vrai et y conformer ta vie. »

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