Marie de Magdala

Marie de Magdala

Il n’existe qu’un seul mal, encore qu’il ne soit pas réel mais illusion de Maya : c’est l’absence de Dieu.

Mâ Ananda Moyî (1896-1982)

La parabole du grain de sénevé que l’on retrouve dans les évangiles de Matthieu (13:31-32), Marc (4:30-32) et Luc (13:18-19) est un important symbole de l’être humain accompli ; par opposition au succédané qu’est devenu l’homme moderne. Dans cette parabole, Jésus affirme que : « Le Royaume des Cieux est semblable à un grain de sénevé, qu’un homme prend et sème dans son champ ; ce grain est la plus petite de toutes les semences, mais, lorsqu’il est crû, il est plus grand que tous les autres légumes, et il devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent se reposer sur ses branches. ». Pour donner une interprétation possible de ce passage biblique, nous proposons de reprendre quelques éléments de la vie de Marie de Magdala symbolisant l’archétype du cheminement spirituel traditionnel.

Originaire de la ville de Magdala sur la rive occidentale du lac de Tibériade, Marie de Magdala est la femme la plus présente du Nouveau Testament, ce qui est déjà en soi un signe d’élection divine. Il y a maintenant plus de deux mille ans, Marie a eu l’insigne honneur d’être le disciple de Jésus, qui s’est comporté comme un véritable guide spirituel pour ses compagnons et en particulier pour Marie. L’évangile de Luc présente Marie comme une femme que Jésus a délivrée de sept démons, en 8:2 : « […] Marie appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons ». Ce verset est doublement important. D’une part, il nous indique que Jésus a agi en maître spirituel en libérant Marie, et d’autre part, il nous révèle que le degré de purification intérieure de Marie, et certainement ses prédispositions spirituelles, lui permettaient de suivre une voie aussi directe que dangereuse, ce qui n’était peut être pas le cas des autres apôtres.

Les sept démons peuvent représenter les sept anges déchus qui se sont rebellés contre Dieu et qui tourmentent l’homme depuis qu’il a été expulsé du paradis terrestre. Les sept princes de l’Enfer peuvent également être vus comme les faces obscures des anges des sept Églises mentionnés au verset 1:17 de l’Apocalypse, anges qui sont pour ainsi dire les protecteurs des hommes. Dans ce sens, le soufi Rûmî (1207-1273) affirme que « l’homme est un isthme entre la lumière et l’obscurité », le lieu d’un combat entre les puissances lumineuses et obscures de l’être, entre les anges et les démons. Pourtant, l’ange et le démon partagent une même nature, car un ange déchu devenu démon, n’en reste pas moins un ange dans son essence. Sous ce rapport, l’axiome « corruptio optimi pessima », c’est-à-dire « le meilleur lorsqu’il est corrompu devient le pire », révèle un lien intime : le démon n’est que l’ombre de l’ange (voir l’article Hurqalya et la guerre des mondes), tout comme dans l’âme humaine, le vice est une vertu qui a été corrompue et déviée de sa nature originelle.

C’est pourquoi Lucifer, que Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) associe au péché d’orgueil, peut être vu comme une projection ténébreuse de la Superbe divine, projection qui n’en reste pas moins une expression de la Majesté de Dieu. C’est d’ailleurs parce que Lucifer manifeste des attributs divins seigneuriaux qu’il s’est rebellé contre Dieu. Paradoxalement, sa révolte qui est une conséquence de sa nature intime, est avant tout une manifestation de la Superbe divine. Autrement dit, c’est en étant orgueilleux et rebelle contre Dieu que Lucifer a parfaitement obéit à l’ordre divin, car les anges ont pour raison d’être de révéler leur Seigneur, en reflétant Ses divers attributs et qualités, comme le rapporte cette tradition soufie où Dieu dit de lui-même : « J’étais un Trésor caché, et j’ai voulu être connu, alors j’ai créé les créatures afin d’être connu par elles ».

De la même manière, Saint Thomas d’Aquin associe le démon Asmodée à la luxure et selon une vision de Sainte Françoise Romaine (1384-1440), celui-ci aurait été « dans le ciel un Chérubin avant sa révolte contre Dieu ». Remarquons également que l’entrée du paradis terrestre est protégé par des Chérubins, « Kerubim » en hébreu, des anges armés d’une épée flamboyante (Genèse 3:24). D’autre part, Dante Alighieri (1265-1321 ) place l’ange de la Chasteté qui préside à la septième et dernière corniche du Purgatoire, celle des luxurieux, devant un mur de flammes qui protège l’entrée du paradis terrestre. On comprend fort bien ici que la luxure et la chasteté sont effectivement les deux faces d’une même pièce. C’est donc dans ce contexte, que l’influence spirituelle de Jésus a pu illuminé l’intériorité de Marie, faisant ainsi disparaître toutes les ombres (démons, vices) et rétablissant les puissances de l’âme (anges, vertus) dans leur nature primordiale, celle que possédait l’être humain lorsqu’il se trouvait dans le jardin d’Éden (voir l’article Le paradis perdu).

Les textes semblent donc justifier la supériorité de Marie sur les autres apôtres. De ce fait, elle mérite indiscutablement le surnom « d’Apôtre des Apôtres » donné par les Pères de l’Église. Marie symbolise aussi la précellence du principe « Féminin » sur le principe « Masculin » dans le monde manifesté. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on désigne Marie, la mère de Jésus cette fois-ci, comme la « mère de Dieu », car dans le domaine de la création, en tant que symbole du principe « Féminin » (passif et substantiel), Marie donne littéralement la vie au principe « Masculin » (actif et essentiel) figuré par Jésus. Inversement, dans le domaine spirituel, c’est le Christ qui est le principe de Marie, ou en d’autres termes, c’est l’essence qui informe la substance. C’est d’ailleurs là où nous voulions en venir, car en vertu de la loi d’analogie inverse, ce qui est le plus grand dans le monde spirituel se trouve être le plus petit dans le monde créaturel, et inversement. En conséquence, le grain de sénevé qui est « la plus petite de toutes les semences » représente finalement la réalité spirituelle la plus haute qui puisse se trouver dans l’être humain, à savoir la présence divine qui n’est autre que l’Esprit divin.

Marie est citée dans les évangiles comme étant la première à avoir été témoin du Christ ressuscité, voir par exemple Marc en 16:9 : « Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie Madeleine […] ». Elle a également assisté à la Passion, à la crucifixion et à la mise au tombeau de Jésus. Les versets 20:11-16 de l’évangile de Jean sont très instructifs au niveau initiatique et nous renseigne sur le cas spécial de Marie :

« 11 – Or Marie se tenait près du sépulcre, en dehors, pleurant.

Tandis donc qu’elle pleure, elle se penche sur le tombeau

12 – et aperçoit deux anges en blanc,

assis, un à la tête et un aux pieds,

là où était posé le corps de Jésus.

13 – Ceux-ci lui disent :

« Femme, pourquoi pleures-tu ? »

Elle leur dit :

« Ils ont enlevé mon Seigneur

et je ne sais pas où ils l’ont mis. »

14 – Disant cela, elle se tourne en arrière

et elle aperçoit Jésus qui se tient là.

Et elle ne sait pas que c’est Jésus.

15 – Jésus lui dit :

« Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? »

Elle croit que c’est le jardinier et lui dit :

« Seigneur, si tu l’as retiré,

dis-moi où tu l’as mis, et moi je le prendrai. »

16 – Jésus lui dit :

« Mariam ! »

Retournée, elle lui dit en hébreu :

« Rabbouni ! » – ce qui se dit : « Maître ! »

En voici une interprétation possible, sans bien évidemment exclure les significations plus ou moins profondes et/ou en rapport avec d’autres réalités spirituelles. Au verset 11, Marie se trouve dans le cas du disciple qui a perdu son maître humain. Tout ceux qui ont eu un guide spirituel dans leur vie, savent l’amour que peut susciter le compagnonnage d’un maître et la douleur ainsi que le désarroi qu’il laisse derrière lui lorsqu’il quitte notre monde. A ce moment, la question qui se pose pour Marie est la suivante : comment cheminer vers Dieu maintenant que Jésus n’est plus ? Aux versets 12 et 13, la Miséricorde divine se manifeste à Marie et lui communique une réponse à travers la scène qui se déroule sous ses yeux. Les deux anges placés au niveau de la tête et des pieds mesurent littéralement le corps de Jésus. Sachant qu’un ange représente un Nom divin particulier, cela signifie qu’au point de vue de Marie, la réalité spirituelle de Jésus apparaît comme étant identique à l’Esprit universel, c’est-à-dire l’image parfaite de Dieu, l’Homme universel de l’ésotérisme islamique, le Fils éternel qui synthétise et totalise en lui l’ensemble des Noms du Père. A la mort du prophète Muhammad, son compagnon Abû Bakr al-Siddîq dira : « Quiconque adorait Muhammad qu’il sache que Muhammad est mort et quiconque adore Allâh qu’il sache qu’Allâh est Vivant et qu’Il ne meurt jamais. ». Le verset 14 est une confirmation pour Marie, car la Miséricorde divine est inépuisable et les signes de Dieu innombrables. Cependant, elle ne reconnaît pas le Christ qui se révèle à elle dans sa dimension spirituelle, et non plus corporelle. D’ailleurs, le fait qu’elle le confonde au verset 15 avec un jardinier, figure du Créateur du jardin d’Éden, montre qu’elle en a tout de même une intuition intérieure. L’apothéose, du latin « apotheosis » (déification), se déroule au verset 16, Jésus interpelle Marie par son nom et elle le reconnaît alors immédiatement dans sa dimension métaphysique. A ce stade, Marie de Magdala a réalisé la première étape du cheminement spirituel, à savoir retrouver le paradis terrestre qui se trouve en chacun de nous. Sur le plan initiatique, elle est entrée en contact de manière pleinement consciente avec le maître intérieur (voir l’article Le maître intérieur) et les états supérieurs de l’être (sur la doctrine des états multiples de l’être, voir l’article L’appel de la montagne).

Revenons à la parabole évangélique. Ce grain de sénevé, Marie l’a découvert dans son intériorité grâce à l’illumination provoquée par le compagnonnage de Jésus. Elle a planté cette semence (principe « Masculin ») dans son jardin (principe « Féminin »), en a pris soin selon ses moyens et lorsque les conditions nécessaires ont été réunies, le grain a germé puis poussé et grandit sous les influences combinées du soleil, de la pluie et du Jardinier divin, jusqu’à devenir un arbre « de sorte que les oiseaux du ciel viennent se reposer sur ses branches. ». Ce que Marie a accompli est le destin de chaque être humain : retrouver le paradis perdu qui se cache au fond de nous-même. Un état d’être, une modalité centrale de la conscience humaine qui échappe au temps et à l’espace, et où règne une profonde paix intérieure. Un état où la conscience individuelle arrête de produire des êtres multiples (pensées, images, émotions, souvenirs, etc.) pour réintégrer une conscience pure et unifiée par le simple fait de sa seule présence. Dans ce vide apparent où plus aucune chose ne se manifeste, se trouve paradoxalement la plénitude même de l’Être, principe de tous les êtres particuliers. Cette ascension ontologique vers l’Unité qui est également une régénération psychique, sera suivie à son tour d’une redescente vers la multiplicité afin de manifester de nouveaux êtres individuels : de nouvelles idées, pensées, sentiments, etc., mais avec une profondeur et une intensité jusque là insoupçonnées.

Dans le Christianisme, cet état d’être peut être symbolisé par l’Arbre de Vie qui pousse au milieu du paradis terrestre. Ses racines pénètrent profondément dans la Terre afin d’y puiser les éléments nécessaires pour fabriquer un tronc qui s’élèvera vers le Ciel et développera des branches, des feuilles et plus tard des fruits qui attireront des oiseaux de toutes sortes. C’est ce qui s’est produit pour Marie. Elle est devenue un pont entre le Ciel et la Terre, un être humain complet et pleinement réalisé, qui puise consciemment des éléments physiques et psychiques dans les états inférieurs de l’être (la Terre) pour constituer son individualité humaine (l’Arbre de Vie) et s’élever au Ciel (les anges symbolisés par les oiseaux) sous le double effet divin de l’amour (la chaleur) et de la connaissance (la lumière). Ce fut alors pour Marie de Magdala (qui signifie « Tour » en hébreu) le point de départ d’une ascension menant à la conquête des états supérieurs de son être et un voyage sans fin vers l’Ineffable.

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