Les croyances limitantes.

Croyances limitantes ?

Où l’homme cesse de connaître, il commence à croire.

Friedrich Nietzsche (1844-1900)

Le mot « croyance » vient du latin « credere » qui a pour sens principaux : tenir pour vraie quelque chose, croire, penser, avoir confiance, se fier. D’une manière générale, une croyance est le fait de croire à la vérité d’une affirmation, d’une thèse, d’une doctrine, etc., sans avoir de certitude réelle. Dans le soufisme, une certitude peut être envisagée selon trois degrés qualitatifs, en fonction de sa profondeur et de son intensité. Le premier degré s’appelle « ‘ilm al-yaqîn » que l’on traduit par la science de la certitude. A ce degré, la certitude que vous avez est faible et indirecte, car elle repose entièrement sur la confiance que vous accordez à autrui. Ce niveau de certitude correspond assez bien à la définition de la croyance dans son aspect « positif ». C’est le cas par exemple lorsque votre mère vous a dit un jour : « ne touche pas au fer à repasser, sinon tu vas te brûler ! ». Le second degré se nomme « ‘ayn al-yaqîn » : l’œil de la certitude. A ce degré, la certitude que vous avez est toujours indirecte. Par contre, il ne s’agit plus ici de croyance mais de connaissance acquise par un témoignage oculaire personnel. C’est le cas par exemple lorsque vous voyez votre sœur toucher la semelle brûlante du fer à repasser. Vous entendez ses cris de douleur et constatez par vous-même les brûlures sur sa main. Ce niveau de certitude correspond à une connaissance représentative et purement mentale, dans laquelle existe une distanciation, une distinction entre le sujet connaissant (vous en tant que témoin) et l’objet connu (la brûlure de votre sœur).

Enfin, le troisième degré est présentée comme « haqq al-yaqîn » : la vérité de la certitude. A ce degré, la certitude que vous avez est directe car elle fondée sur votre expérience personnelle. A ce stade, vous avez finalement décidé de vérifier par vous-même, en touchant directement la semelle brûlante. Remarquez soit dit en passant, le besoin irrésistible qui vous a poussé à faire cela en dépit de ce que vous saviez… Cette nouvelle connaissance que vous avez acquise n’est plus représentative comme au stade précédent, mais expérimentale, c’est-à dire qu’elle concerne votre être en entier et pas seulement votre mental. Il s’agit ici d’une certitude pleine et entière parce qu’elle est vécue simultanément sur les trois plans physique, psychique et spirituel ; même s’il est vrai que sur le plan spirituel, l’expérience peut-être plus ou moins consciente en fonction des individus. C’est une connaissance profonde et immédiate où la distance entre le sujet et l’objet s’est résorbée dans une unité. Dans cet état, vous êtes à la fois la connaissance, le connaissant et le connu. Vous êtes devenu brûlure dans votre corps (la chair est marquée) et dans votre mental (la douleur est perçue) ; et par l’esprit vous avez atteint l’essence même de la brûlure en la ressentant dans tout votre être. Voilà le paradoxe de la connaissance spirituelle, vous touchez ce qu’il y a de plus universel dans ce qu’il y a de plus individuel, à savoir votre expérience singulière et unique.

Dans ce sens, le soufi Mansûr al-Hallâj (858-922) a magnifié son expérience spirituelle dans un poème devenu célèbre : « Le papillon volette, autour de la lampe, jusqu’à ce que vienne l’aube. Alors il revient vers ses pareils, pour leur faire part de son état, au moyen des phrases les plus suaves. Puis, il repart jouer avec la familiarité de la grâce, dans son désir d’arriver à la joie parfaite. La lueur de la chandelle, c’est la science de la Réalité, la chaleur de la chandelle, c’est la Réalité de la Réalité, rejoindre la chandelle brûlante, c’est le Réel de la Réalité. Il ne se satisfait pas de sa lueur, ni de sa chaleur, il se précipite tout entier en elle. Pendant ce temps, ses pareils attendent sa venue : qu’il leur explique ce qu’il a vu lui-même, puisqu’il ne s’est pas satisfait des récits qu’on lui avait faits. Mais lui-même, à ce moment, se consume, s’amenuise, se volatilise dans la flamme, y demeure sans trait, sans corps, sans nom, sans marque reconnaissable. Et puis, dans quelle intention s’en retournerait-il vers ses pareils, et dans quel état, maintenant qu’il possède, lorsqu’il était devenu celui qui a vu, il s’était passé dès lors d’entendre des récits. Maintenant qu’il a rejoint Celui qu’il regardait, il ne se soucie plus de regarder. ».

Aujourd’hui, beaucoup de personnes affirment dans les milieux « new-age » que les croyances sont limitantes, en attaquant plus particulièrement les croyances religieuses traditionnelles. Ceci est a priori normal puisque certaines de ces néo-spiritualités se donnent pour mission de libérer l’être humain du carcan des religions qu’elles considèrent dépassées. Ce qui est plus gênant, c’est lorsque les représentants de ces mouvements érigent leurs propres croyances en dogmes : loi d’attraction, réincarnation, « channelling », communication avec les morts, etc. Attention, nous ne disons pas que les expériences parapsychiques ne sont pas réelles. Ce que nous disons, c’est que leurs interprétations sont la plupart du temps basées sur des croyances. Pourquoi une personne pourrait-elle affirmer de manière absolue qu’elle a vécu des vies antérieures, simplement parce qu’elle possède des souvenirs d’une autre personne ? Il y a bien évidemment d’autres possibilités pour expliquer de manière traditionnelle, c’est-à-dire selon les Anciens, ce phénomène, et les autres d’ailleurs (voir l’article sur la réincarnation par exemple).

L’approche du développement personnel est beaucoup plus instructive parce qu’elle ne s’intéresse qu’à l’individu, et ne tente pas de prendre la place qui revient de droit aux traditions spirituelles de l’humanité. Dans ces milieux, on parle également de croyances limitantes dans le sens où elles limiteraient les possibilités humaines. Mais est-ce vraiment le cas ? Tout dépend de notre degré de certitude. La croyance est nécessaire parfois, car elle permet entre autre de protéger (pensez au loulou des enfants par exemple) ou d’ouvrir sur d’autres visions du monde, la plupart du temps insoupçonnées. Dans les deux cas, l’acte de croire est le fondement de quelque chose de plus grand : la protection face au danger et l’ouverture d’esprit aux multiples réalités.

Paradoxalement, c’est la croyance qui permet justement de transcender la croyance. Par la croyance, on adopte une attitude active, on se met en quête de l’objet de sa croyance. Comment connaître une chose, si je ne crois pas préalablement à son existence ? A moins d’attendre passivement qu’elle me tombe dessus ? On touche là une distinction fondamentale entre deux attitudes. Celle du mystique qui attend patiemment que les réalités spirituelles descendent se révéler à lui, et celle de l’initié qui part à la conquête des états supérieurs de l’être, en se dépouillant de son individualité humaine. Pour l’un, la croyance n’est pas nécessaire, mais pour l’autre, la croyance précède la certitude dans un processus progressif menant à « haqq al-yaqîn », la vérité de la certitude.

Par ailleurs, il faut remarquer ici que seule l’expérience possède un caractère de certitude. Le poème de Hallâj, cité précédemment, le dit fort bien : « […] puisqu’il ne s’est pas satisfait des récits qu’on lui avait faits. ». L’exégèse qu’on en fera par la suite dépendra quant à elle de nos croyances : « Alors il revient vers ses pareils, pour leur faire part de son état, au moyen des phrases les plus suaves […] ». Il est donc important d’être conscient de l’origine de nos croyances, tant que l’on reste dans le domaine individuel, représenté par la lueur et la chaleur de la chandelle dans les vers de Hallâj, le lieu où précisément se font les interprétations spirituelles. Par contre, dans le domaine de l’universel, il ne serait plus être question de croyance, d’interprétation, ni de quoi que ce soit d’autre, dans ce monde où règne sans partage l’Unité primordiale, comme le dit si bien notre poète : « Maintenant qu’il a rejoint Celui qu’il regardait, il ne se soucie plus de regarder. ».

Maintenant, voyons l’aspect « négatif » associé aux croyances. Il faut tout d’abord remarquer qu’une croyance est limitante, si on la considère comme exclusive des autres croyances. C’est le cas lorsque j’affirme qu’Allah existe en niant ses autres Noms : Dieu le Père, Brahma, le Tao, etc. Mais si j’affirme tous ses Noms en même temps, alors mes croyances ne sont plus limitantes mais inclusives. Le Soufi Ibn ‘Arabi (1165-1240), que l’on ne pas peut taxer de syncrétisme, l’a très bien dit dans l’un de ses poèmes :

« Mon cœur est devenu capable d’accueillir toute les formes.
Il est pâturage pour gazelles,
Et abbaye pour moines !
Il est un temple pour idoles,
Et la Ka’ba pour qui en fait le tour.
Il est les tables de la Thora,
Et aussi les feuillets du Coran !
La religion que je professe,
Est celle de l’Amour.
Partout où ses montures se tournent,
L’amour est ma religion et ma foi. »

 

A un autre point de vue, une croyance est limitante en elle-même, dans le sens où elle est une détermination particulière (individuelle) du champ des possibles. Considérée ainsi, une croyance devient une possibilité limitée, qui par définition exclut tout ce qu’elle n’est pas. Par conséquent, une croyance peut réduire drastiquement les possibilités qui s’offrent à nous, par une sorte de myopie mentale, voire intellectuelle : « je crois que je peux faire ceci, je ne pense pas être capable de réaliser cela ». Mais du coup, que faire ? Faut-il abandonner nos croyances ? Remettre en question chaque croyance, examiner leur apport dans notre cheminement spirituel et faire le tri semble déjà être un bon début.

D’autres éléments de réponse nous sont apportés par des personnes qui sont plutôt avancées sur la voie spirituelle. Avez-vous remarquez comment celles-ci ont pris l’habitude de ne jamais réagir spontanément à un événement ? En les observant bien, on se rend compte qu’il y a toujours un laps de temps plus ou moins cours, entre un événement et leur action (et non pas réaction). Cet instant leur permet, semble-t-il, de prendre du recul en se plaçant dans un état de paix profonde, pour laisser émerger en eux la réponse adéquate à la situation. Dans ce sens, l’ésotérisme islamique affirme que « le soufi est le fils de l’instant ». Cet état de repos n’est pas la vacuité mal comprise du « new-age ». Au contraire, « C’est dans le non-agir qu’est la plénitude de l’activité. » comme le dit le Taoïsme. En d’autres termes, c’est en se plaçant à la racine de toutes les choses, dans leur principe même, qu’on parvient à envisager toutes les possibilités de manière synthétique ; et dans ce contexte, plus rien ne limite notre action. C’est peut-être cela la véritable liberté, être capable d’inclure en soi toutes les formes de croyances, au point de se situer finalement au-delà de toutes croyances ?

 

2 réflexions sur “Croyances limitantes ?

  1. A reblogué ceci sur L'actualité de Lunesoleilet a ajouté:
    Extrait :
    D’autres éléments de réponse nous sont apportés par des personnes qui sont plutôt avancées sur la voie spirituelle. Avez-vous remarquez comment celles-ci ont pris l’habitude de ne jamais réagir spontanément à un événement ? En les observant bien, on se rend compte qu’il y a toujours un laps de temps plus ou moins cours, entre un événement et leur action (et non pas réaction). Cet instant leur permet, semble-t-il, de prendre du recul en se plaçant dans un état de paix profonde, pour laisser émerger en eux la réponse adéquate à la situation. Dans ce sens, l’ésotérisme islamique affirme que « le soufi est le fils de l’instant ». Cet état de repos n’est pas la vacuité mal comprise du « new-age ». Au contraire, « C’est dans le non-agir qu’est la plénitude de l’activité. » comme le dit le Taoïsme.

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