Paradis perdu.

Le paradis perdu

Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur satisfaite et agréée, entre donc parmi mes serviteurs, entre donc dans mon jardin.

Coran 89:27-29, sourate de l’Aube.

Le paradis terrestre est un lieu décrit dans les différentes traditions spirituelles de l’humanité. Jardin d’Éden pour les religions monothéistes, « Hyperborée » dans la mythologie grecque, « Contrée suprême » dans l’Hindouisme (« Paradêsha » en sanskrit), etc. Divers noms pour qualifier des aspects plus ou moins distincts d’une seule et même réalité : à savoir un endroit difficilement accessible et protégé par une barrière, représentant la frontière entre les mondes profanes et sacrés. Dans l’ésotérisme médiéval, il est assimilée à une « Terre sainte » défendue par des gardiens sanctifiés et peuplé par des êtres qualifiés tour à tour de « vivants », « élus », « bienheureux » et « immortels ». Le voyage initiatique consiste alors à retrouver le chemin qui mène à ce paradis perdu ; ce qui revient au fond à s’engager comme les chevaliers de la « Table ronde », dans la quête du Graal.

Ce cheminement peut être symbolisé par un labyrinthe dont l’entrée se trouverait du côté du « monde ordinaire » et la sortie opposée déboucherait sur le paradis terrestre. La traversée de ce labyrinthe ferait référence dans ce contexte à certaines étapes du parcours initiatique. Dans ce sens, le labyrinthe représente un obstacle qui protège le monde sacré des êtres malintentionnés et qui dissuade les curieux de s’engager à la légère, sans obtenir au préalable l’initiation ad hoc, conférée par un représentant d’une voie spirituelle authentique. D’autant plus, qu’une fois que l’initié pénètre dans le labyrinthe, il est tout aussi difficile pour lui de trouver la sortie, que de rebrousser chemin. Autrement dit, il n’y a plus de retour possible pour celui qui s’engage dans une voie initiatique, le verset coranique 48:10, traditionnellement récité lors de l’initiation soufie, semble explicite : « Ceux qui te prêtent serment d’allégeance ne font que prêter serment à Allah : la main d’Allah est au-dessus de leurs mains. Quiconque viole le serment, ne le viole qu’à son propre détriment ; et quiconque remplit son engagement envers Allah, Il lui apportera bientôt une énorme récompense. ». L’initié est donc condamné à trouver la sortie ou à errer indéfiniment.

Dans ce cadre, le labyrinthe agit à la fois comme une protection pour les profanes et un filtre pour les initiés. Pour ces derniers, la traversée du labyrinthe fournira les circonstances adéquates permettant de révéler, ou non, les vertus qui conduisent au paradis terrestre, comme le courage, la force, l’humilité, la sincérité, la patience, la persévérance, etc., qui sont par ailleurs des qualités éminemment chevaleresques. On pourrait citer dans le même esprit les trois vertus théologales de la théologie catholique (Fides, Spes, Caritas) et les quatre vertus cardinales (Justitia, Prudentia, Fortitudo, Temperantia). Dans le roman du Graal, seuls trois chevaliers réussissent la quête alors que plusieurs centaines s’y étaient engagés. Ce qui renvoie évidemment au verset de l’évangile de Matthieu 22:14 : « Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ».

Un autre aspect de la recherche du paradis perdu est évoqué dans une parabole coranique où le prophète Moïse rencontre un mystérieux personnage qui va l’initier à une certaine forme de connaissance divine. Identifié par la tradition islamique au fameux « al-Khadir », le Verdoyant, initiateur des prophètes et des saints résidant sur une île, un « tapis vert », au milieu de la mer. Le symbole de l’île est ici une nouvelle allusion au paradis terrestre. Le monde profane est matérialisé par le continent, la barrière est représentée par la mer et ses périls qu’il s’agit de traverser, et l’île est bien évidemment le paradis perdu qu’il faut rejoindre. Il faut noter ici en passant que la voie spirituelle consiste bien à traverser la mer du psychisme et non pas à y plonger au risque d’y laisser la vie. La couleur verte quant à elle, renvoie à la fois à une vie luxuriante et à l’éternité. On trouve également dans la mythologie grecque une illustration de ce symbolisme dans les récits concernant l’île des bienheureux qui se trouve dans les confins de l’océan atlantique.

Dans notre épisode coranique (versets 18:60-82), Moïse apprend qu’un être détient une science qu’il ignore. Celui-ci se trouve au confluent des deux mers, expression qui désigne une nouvelle fois le paradis terrestre, mais envisagé ici comme le point de jonction entre les mondes humain et divin. Moïse et Josué partent à la recherche de cet endroit dans le but d’y acquérir cette science. En chemin, ils font une halte à l’ombre d’un rocher dans un endroit proche de la mer. Une source d’eau jaillit de ce rocher. Ils reprennent leur route jusqu’à l’heure du déjeuner. Moïse demande à alors Josué de sortir le poisson séché pour le repas. Il se rappelle soudainement que le poisson est tombé de son sac et a repris vie au contact de l’eau avant de partir en direction de la mer. Moïse comprend alors qu’il s’agit du lieu qu’il recherche. Les deux compagnons reviennent sur leurs pas et trouvent « al-Khadir » au pied du rocher.

Cette parabole aux interprétations multiples peut être lue ici comme une analogie entre le macrocosme (l’univers) et le microcosme (l’être humain). Dans ce sens, le rocher, mais aussi le confluent, la montagne, etc., symbolise le centre de l’état humain, un état de conscience particulier dans lequel une communication avec les états supérieurs de l’être est possible. On retrouve le même symbolisme dans la bible où le prophète Jacob, s’étant endormi la tête sur un rocher, voit en songe des anges (les états supérieurs de l’être) monter et descendre le long d’une échelle (Genèse 28:11-19). L’eau qui jaillit du rocher est le principe de la Vie figuré par la fontaine de jouvence ou source de vie, qui permet à l’être humain de recouvrer sa nature originelle par le biais d’une régénération psychique. Il devient alors capable de contempler les vérités vivantes qui se manifestent en lui, celles-là mêmes qui sont représentées par le poisson qui reprend vie et plonge dans la mer (spirituelle cette fois-ci). Dans ce contexte « al-Khadir » correspond à certaines modalités spéciales des fonctions de guidance et de révélation de l’Esprit universel. Il est le véritable guide intérieur dont les maîtres extérieurs ne sont que les multiples reflets. Il est celui qui révèle les vérités aux saints, celui dont la science divine éclaire la raison humaine et accompagne l’être dans les mondes spirituels. A cet égard, il est très proche des figures de Béatrice et de Bernard de Clairvaux (1090-1153) qui servent tour à tour de guides à Dante Alighieri (1265-1321 ) dans le paradis céleste de la Divine Comédie.

Enfin, le fait que Josué ne se souvient qu’après coup de l’événement du poisson revivifié et accuse le diable de lui avoir fait perdre la mémoire, véhicule également un sens symbolique. Le diable incarne ici la vision profane, celle qui ne perçoit que les aspects extérieurs des choses sans connaître la Réalité unique et subtile qui se cachent derrière la multiplicité des apparences. Cette méconnaissance est un oubli. C’est le fleuve Léthé de la mythologie grecque où s’abreuvent les morts dans les Enfers ; d’où les exercices spirituels à base de mantras que l’on répètent indéfiniment dans le but de recouvrer cette mémoire perdue, qui n’est autre que le sens de l’éternité, seul moyen capable de faire entrer l’initié au paradis dans un éternel présent.

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