Vieux livre avec texte en latin.

Hurqalya et la guerre des mondes

Compte-rendu de lecture de l’article : Daniel Shoushi – Hurqalya et la guerre des mondes – 21/12/2017 – https://www.orphelya.com/single-post/2017/12/21/Hurqalya-et-la-guerre-des-mondes

L’auteur expose avec clarté certains aspects de la vie intime de l’être humain. Il part du principe que chaque individu possède un monde intérieur, un « espace psychique » qui donne vie à « des êtres vivants, presque autonomes pour certains ». Cette vision est corroborée par les textes anciens. Le verset coranique 55:10 : « Quant à la terre, Il l’a étendue pour les êtres vivants » peut être interprété dans ce sens. La terre étendue symbolisant l’âme humaine ou la psyché, comme le substrat de la création des êtres subtils (idées, pensées, émotions, souvenirs, etc.). On peut retrouver cette même idée dans le livre de la Genèse au verset 1:11 : « Puis Dieu dit : « Que la terre produise de la verdure, de l’herbe portant de la semence, des arbres fruitiers donnant du fruit selon leur espèce et ayant en eux leur semence sur la terre ». Et cela fut ainsi. ». A ce point de vue microcosmique, on peut dire que l’âme représente le principe féminin, passif et substantiel de la manifestation subtile de l’état humain.

Cette terre fertile de l’âme est le lieu d’une guerre provoquée par « […] des rois, des forces psychiques qui ont pris le contrôle de certains territoires et qui imposent leur domination sur les autres ». L’auteur donne quelques exemples : « […] le roi de l’Envie, le roi de la Jalousie, le roi du Mensonge ou encore le roi du Plaisir ». On pourrait dire que ces « rois » sont avant tout des puissances de l’esprit. Dans la Kabbale juive et dans le soufisme, ces puissances sont liées à des Noms divins, des aspects de Dieu exprimés en mode distinctif dans le monde spirituel sous la forme d’entités angéliques en langage théologique, et qui correspondent aux états supérieurs de l’être pour parler dans un jargon « spirituel » . Ces anges se manifestent à leur tour en mode individuel sous la forme de forces psychiques dans l’âme humaine. Pour illustrer ces propos, prenons un exemple concret. L’envie est une émotion née de la frustration que l’on ressent lorsqu’on constate chez l’autre ce qui nous manque, que ce soit au niveau matériel (la belle maison de mon voisin) ou psychologique (l’intelligence de mon collègue). L’envie n’est rien d’autre qu’un sentiment d’incomplétude, un manque d’être qui lorsqu’il n’est pas compris se traduit par un « manque d’avoir » ; et on pense alors résoudre le problème en possédant toujours plus d’objets, en ayant plus d’intelligence ou un plus beau corps. Mais en réalité ce manque d’être n’est que l’ombre de la Plénitude divine. L’envie est une manifestation indirecte et limitée, dans l’âme humaine, d’un Nom divin, qui en langage humain pourrait s’énoncer de plusieurs manières : « le Surabondant », « le Plein », « le Tout », « le Riche », etc. A ce point de vue, le Nom divin représente, à cet instant particulier, le principe masculin, actif et essentiel de la manifestation subtile de l’état humain.

L’auteur poursuit en précisant que « […] chacun d’entre eux (les rois) n’ont pas la même puissance au sein de chaque monde (les hommes). », c’est-à-dire que les puissances de l’âme se manifestent dans des proportions et à des degrés divers d’un être humain à l’autre. Autrement dit, les Noms divins s’expriment et se reflètent différemment dans l’âme en fonction des individus. On retrouve cette idée dans l’ésotérisme islamique. Le soufi Ibn ‘Arabi (1165-1240) affirme sur la base de son expérience spirituelle, que chaque chose existante est une théophanie unique et individuelle qui manifeste les possibilités contenues dans un Nom divin. La dignité de l’être humain réside alors dans le fait qu’il est capable de refléter tous les Noms divins sans exception. On peut y voir une allusion dans le livre de la Genèse au verset 2:20 : « Et l’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs ; mais, pour l’homme, il ne trouva point d’aide semblable à lui. ». Le verset coranique 2:31 est dans le même esprit : « Et Il apprit à Adam les noms (de toutes choses) ».

La qualité du reflet divin dépend principalement de la pureté de l’âme individuelle. Dans ce sens, le mystique Rûmî (1207-1273) compare l’âme à un miroir dans lequel les images des Noms divins sont plus ou moins reflétées selon le degré de polissage de la surface réfléchissante. Prenons un exemple concret pour approfondir cette idée. Le Nom divin « le Généreux » se manifeste en vous à un instant donné, d’une manière unique et chez votre voisin d’une autre façon, certainement semblable mais néanmoins différente. L’essence de la générosité sera la même dans les deux cas, mais la forme qu’elle prendra en vous, ou chez votre voisin, sera singulière ; et ceci est valable pour tous les Noms divins : « le Tout-Miséricordieux », « la Paix », « le Tout-Puissant », « l’Éternel », etc. Lorsque vous prenez conscience que vous êtes généreux ou que vous incarnez une certaine force ou puissance (physique, intellectuelle, etc.), cela signifie que vous contemplez à ce moment précis, l’image d’un Nom divin dans le miroir de votre âme (ou de votre conscience). En cela les Noms divins ou les anges ou les états supérieurs de l’être si l’on préfère, sont les véritables médiateurs et messagers de Dieu, et vous font littéralement participez de sa divinité.

L’article aborde ensuite un point très important : « A côté de ces rois de l’obscure règnent d’autres rois, leur nature est lumineuse et clairvoyante. Il y a le roi de la Justice, le roi de la Vérité, le roi Compatissant et bien d’autres qui attendent le moment opportun afin d’agir selon une juste mesure. ». Nous sommes toujours dans le domaine spirituel, mais cette fois-ci les Noms divins se reflètent directement dans l’âme humaine : « le Juste » dans la justice, « le Vrai » dans la vérité, « le Compatissant » dans la compassion etc. Dans le cas du défaut (envie, jalousie, etc.) dont nous parlions précédemment, il s’agissait d’une contemplation indirecte, déficiente et comme « négative », ce qu’on pourrait appeler l’ombre du Nom. Pour les vertus (justice, sagesse, etc.), il y a une contemplation directe et « positive » de la réalité du Nom. Autrement dit, d’un côté, on contemple un ange, et de l’autre un démon, les deux faces d’une même pièce. Ceci explique soit dit en passant la double nature de Lucifer, ange « porteur de lumière » devenu démon après sa chute. Cette idée apparaît également dans le symbolisme des anciens Latins, où la lune était à la fois la porte du Ciel, représentée par la déesse latine Diane, semblable à l’Artémis grecque, et la porte des Enfers figurée par la déesse chthonienne Hécate associée à la magie et à la sorcellerie. L’auteur le dit clairement : « Entre ombre et Lumière, tout l’enjeu de la sublimation de l’homme se tient là ».

Cette guerre intérieure entre les aspects ténébreux et lumineux des Noms divins qui se déroule dans l’âme, ne peut pas se régler par des moyens purement humains. Ces conflits ne peuvent pas se résoudre entièrement par la raison, l’ascèse ou la morale. C’est une aide divine qui est requise pour transcender cet état de guerre : « Tous attendent une figure eschatologique afin de résoudre le conflit, l’Être suprême lumineux à travers l’image d’un Messie ou bien celui de l’entité emplit d’ego qui opacifie la Lumière, l’antéchrist lui-même. » . Comme toute entité spirituelle qui se manifeste dans le domaine individuel, l’esprit d’un être humain, qui peut être vu comme le Messie de son monde personnel, « perd » son unité en entrant dans la dualité. Il se polarise alors en Messie, la lumière pure de l’esprit, et en Antéchrist, l’ombre projetée par l’esprit. Cet antagonisme est rendue en grec ancien par le terme « antíkhristos » qui signifie « contre le Christ ». Mais cette opposition est en même temps une complémentarité, restituée dans la langue arabe par les termes « Masîh », le Messie et « Masîkh », l’Antéchrist, celui qui trompe, qui défigure la réalité. Ces deux termes ont une graphie quasi identique, la seule différence étant un point diacritique sur la dernière consonne du mot « Masîkh ».

Le texte devient ensuite un peu énigmatique avec une référence à un terme de l’ésotérisme chiite qui n’est pas complètement défini et qui s’assimilerait à l’âme humaine ? « Hurqalya est la seule terre réelle […] ». Mais le reste de la phrase est claire « […] le monde qui se présente devant nos yeux est une projection des puissances psychiques prenant formes. ». Le monde psychique que nous superposons au monde sensible est effectivement conditionnée par notre regard, par le degré de purification de notre âme. « Derrière le monde des formes se tient Hurqalya, les esprits de la Nature découlent de nos puissances psychiques et par conséquent, à un certain niveau du réel il n’y a aucune séparation entre subjectivité et objectivité. ». Ce passage nécessiterait des précisions car on pourrait penser qu’il n’y a pas de séparation réelle entre les êtres qui vivent sur notre plan d’existence, à savoir les mondes corporel et psychique. Il serait peut être plus juste de dire que nous projetons ce que nous sommes sur les êtres qui nous entourent pour leur donner du sens, mais ils possèdent intrinsèquement leur propre réalité, indépendamment de notre regard. Dans ce sens, « les esprits de la Nature » ne découlent pas « de nos puissances psychiques », mais entrent en résonance avec elles, parce qu’il y a dans l’être humain des éléments en correspondance avec chaque créature de l’univers. Cette concordance entre l’être humain et l’univers créé est ce que l’ésotérisme occidental décrit comme une analogie constitutive entre le microcosme et le macrocosme. Cette idée est également présente dans l’Islam sous la forme de la sagesse suivante : « L’homme est un petit univers, et l’univers est un grand homme ».

La suite du texte décrit ce qu’il y a de pire dans l’humanité : « Nous nous battons tous dans le royaume de Hurqalya. Certains hommes-mondes, esclaves de leurs puissances obscures, luttent pour régner sur d’autres hommes-mondes, tandis que d’autres hommes-mondes, avec un peu plus de lumière, apportent le règne de la Lumière ineffable qu’ils servent. Toutes les guerres extérieures sont des manifestations tangibles de ces batailles qui se déroulent au sein de Hurqalya. ». Ce sont les égos étriqués, les consciences conditionnées et les limitations qui alimentent tous les conflits, qu’ils se déroulent dans l’intériorité humaine ou dans le monde extérieur. Il y a ensuite une référence au soufi Ibn ‘Arabi (1165-1240) qui mériterait d’être complétée : « C’est la raison pour laquelle le grand soufi Ibn Arabi a pu dire que les hommes façonnent des « seigneurs » au sein de ses croyances. ». Les êtres humains créés effectivement des « Seigneurs » car leurs croyances limitées déterminent l’unique Réalité et la fractionnent en une myriade de « dieux personnels », de réalités subjectives. Pour ces êtres, la multiplicité de ces fragments de réalité a fini par occulter l’unité profonde du Réel. C’est par ce processus que naît la multiplicité à partir de l’unité, l’ombre « négative » de la réalité « positive » , le démon de l’ange, le défaut de la vertu, et l’ensemble des couples d’opposés.

La conclusion de l’article insiste sur un point fondamental : un des objectifs de toute vraie spiritualité est de permettre à l’être humain de reconnaître l’unité dans la multiplicité, et en définitive sa véritable réalité : « Les images lumineuses ne sont pas de reste, un ange ou un esprit de la Nature viendra à votre rencontre. Les puissances psychiques sont polymorphes, elles se teintent de la couleur culturelle et environnementale où baignent le héros de cette quête. C’est la raison pour laquelle une puissance apparaît sous les traits de Shiva pour certains, d’Osiris pour d’autres ou encore d’Azraël. En fait, il s’agit d’une seule et même puissance qui s’habille différemment afin de se faire reconnaître par le héros. ». Ces puissances sont polymorphes parce qu’elles manifestent, dans le domaine psychique, des Noms divins absolus, qui n’ayant pas de forme définie, sont capables de prendre toutes les formes afin de s’adapter aux diverses mentalités humaines à travers l’espace et le temps. C’est pourquoi, les états supérieurs de l’être sont représentés par les anges dans les traditions monothéistes, par les « dêvas » dans l’Hindouisme ou encore par les dieux des mythologies anciennes. Dans ce sens, l’auteur établit une différence essentielle entre mystique et spiritualité : « Le mystique confond la forme et l’essence en n’adorant qu’une image culturelle, il lui arrive parfois à vouloir forcer l’adoration de son image aux pauvres âmes qui le côtoie. Il en est de même du simple homme-monde ignorant cette terre précieuse, qu’il soit un vrai laïc ou un pur non croyant. Quant au gnostique, il est celui qui voit par-delà les formes afin de Connaître les puissances génésiques de l’essence. ». Le mystique possède effectivement une connaissance indirecte et incomplète des réalités spirituelles qui descendent en lui pour se refléter dans sa « personnalité », tandis que le spirituel jouit d’une vision directe du Réel, ayant abandonné derrière lui son individualité propre, pour s’élever jusqu’au degré où il contemple la Vérité.

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