Développement personnel.

Développement personnel

C’est en s’accoutumant à se défaire de son moi que la lumière se fera d’elle-même.

Zhang Zai (1020-1077).

Un site internet populaire définit le développement personnel de la manière suivante : « Le développement personnel représente un ensemble hétéroclite de courants de pensées et de méthodes ayant pour objectifs principaux : l’amélioration de la connaissance de soi, la valorisation des talents et potentiels, l’amélioration de la qualité de vie, la réalisation de ses aspirations et de ses rêves. ». C’est une très bonne définition du développement personnel car elle met en valeur deux points essentiels. Tout d’abord, il n’y a pas une fin mais plusieurs fins qui sont visées par le développement personnel et qui s’articulent à plusieurs niveaux. Elles se recouvrent parfois mais sans se contredire ni s’exclure. Les différentes approches du développement personnel partagent une caractéristique commune essentielle : elles poursuivent toutes des résultats pratiques et concrets, et visent toujours une amélioration de la qualité de vie, qu’elle soit matérielle ou psychique. Par exemple, si je fournis des efforts pour obtenir une meilleure connaissance de moi-même, c’est parce que j’espère en tirer quelque chose d’utile pour moi, plus de confort sur le plan psychologique, une meilleure approche des événements qui surviennent dans ma vie, etc. D’autant plus que la société moderne dans laquelle nous vivons aujourd’hui est toujours plus contraignante, que ce soit le stress au travail, la pression économique, la pollution, la « malbouffe », etc. Si je souhaite développer certains talents potentiels, c’est avant tout pour m’offrir la possibilité de saisir de nouvelles opportunités professionnelles afin de les valoriser par une augmentation de salaire, de nouveaux revenus financiers, plus de responsabilités, de reconnaissance, de bien-être, etc. De nouvelles compétences ouvrent de nouvelles possibilités, me permettant de réaliser un rêve ou de satisfaire une aspiration personnelle.

L’autre point essentiel, ce sont les moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs poursuivis par le développement personnel. Comme le souligne si bien la définition citée plus haut, ces moyens hétéroclites proviennent principalement de la psychologie et ont été largement appliquées dans les domaines du management et de la gestion des ressources humaines, un peu au gré des « effets de mode », de l’apparition à la disparition de telle ou telle école de pensée. Elles sont la plupart du temps articulées autour d’une théorie, d’une méthode et de techniques permettant d’obtenir des résultats concrets. On peut citer l’analyse transactionnelle dont les concepts sont très utilisés dans le monde du développement personnel. L’analyse transactionnelle est une vieille théorie des relations interpersonnelles créée en 1958 par le psychiatre et psychanalyste Éric Berne (1910-1970). Elle postule que le « moi » de chaque individu possède trois facettes : l’Enfant (vivre, sentir, désirer, etc.), le Parent (juger, critiquer, protéger, etc.) et l’Adulte (s’informer, analyser, décider, etc.); et c’est à travers le filtre d’une de ces trois facettes que le « moi » d’un individu communique avec les autres en fonction des situations et de son histoire personnelle (éducation, croyances,mentalité, etc.). Aujourd’hui, on retrouve fréquemment l’expression « enfant intérieur » dans les discours liés au développement personnel à travers des thématiques comme : comment guérir son enfant intérieur, comment communiquer avec son enfant intérieur, etc. On pourrait citer d’autres exemples : la programmation neurolinguistique, la pensée positive, la communication non violente, sans oublier les innombrables tests de personnalité, etc. Parmi ce foisonnement de contenus disponibles, on peut donner une définition plus large du développement personnel. Celui-ci cible essentiellement le développement de l’individualité dans un ou plusieurs de ses aspects. Par exemple, les aspects cognitifs, émotionnels ou relationnels d’un individu, ou encore sa manière d’être à travers la connaissance de soi, la recherche continue du bien-être et de l’épanouissement personnel. Maintenant que ceci est posé, une question récurrente travaille les personnes engagées en spiritualité : le développement personnel peut-il être un frein pour le « développement spirituel » de l’être humain ?

Le développement personnel a pour objet d’étendre certaines modalités de l’individualité humaine : la mémoire, la logique, l’éloquence, les comportements relationnels, ou encore les différentes formes d’intelligence qu’elle soit rationnelle, émotionnelle, kinesthésique, etc. Mais au point de vue spirituel, ce ne sont là que des aspects contingents et transitoires de l’individualité humaine, et à ce titre, ils sont relatifs et extérieurs. Le sujet de la spiritualité, c’est la profondeur de l’intériorité humaine. La spiritualité amène l’être humain à réaliser l’essence de sa nature. Les personnes engagées dans une démarche de développement personnel recherchent des gains matériels ou psychologiques, et dans ce sens, elles cherchent à enrichir leur « personnalité », ce qui est parfaitement louable par ailleurs. De son côté, la voie spirituelle est un chemin de dépouillement qui requiert des efforts permanents et continus sans aucune garantie de résultat, tout en sachant que les changements intérieurs et permanents provoqués par la spiritualisation de l’être, se font parfois dans la souffrance et la solitude. Dans cette perspective, on voit bien que ces deux domaines opèrent à des niveaux de réalité différents et de ce fait ils ne s’excluent pas l’un l’autre. On pourrait même considérer que les aspects du développement personnel concernant le travail sur soi, la compréhension et la maîtrise de l’égo, des émotions, des pulsions, etc., représentent un travail préparatoire tout à fait valable avant d’entrer dans une voie spirituelle. De même, une fois engagé en spiritualité, nos expériences du développement personnel peuvent nous permettre de mieux comprendre ce qu’est la spiritualité et ce qu’elle n’est pas, et ainsi de « séparer le bon grain de l’ivraie ».

Le développement personnel bien que ne s’opposant pas à la spiritualité pour les raisons que nous venons de voir, peut quand même être un frein. Son principal risque est d’enfermer l’individu dans les domaines matériel et psychique, alors que le domaine spirituel les transcende tous les deux. A petite dose, il est bénéfique. A haute dose, il disperse et dévie l’être humain en voie de spiritualisation du but, à savoir le retour aux origines. Un peu à l’image d’Ulysse retenu par l’amour de la nymphe Calypso sur une île pendant sept années, alors qu’il était sur le chemin du retour vers sa patrie. Un autre danger concerne la connaissance de soi. Que signifie vraiment le terme « soi » ? Dans l’acceptation d’aujourd’hui, il semblerait que ce terme soit synonyme de « personnalité », c’est-à-dire l’ensemble des comportements et des attitudes, mais aussi les traits de caractères d’un individu, et finalement tout ce qui permet de différencier ou de rapprocher un individu d’un autre. En d’autres termes, un amalgame d’éléments qui confèrent une identité à un individu. Les anciennes traditions affirment quant à elles que le « Soi » d’un être humain en particulier, est précisément sa réalité profonde (son esprit) et que le « moi », la personnalité telle qu’on vient de la définir dans le sens moderne, n’est qu’une image contingente et transitoire de ce « Soi ». Une image limitée par les conditions d’existence de l’état humain (matière, espace, temps, vie, forme). On voit donc pourquoi la spiritualité s’attache à la connaissance de ce « Soi » et considère la connaissance du « moi » comme quelque chose de secondaire, sans être inutile pour autant. Une sagesse soufie affirme : « Qui se connaît soi-même (ou son âme), connaît son Seigneur ». En arabe, c’est le terme « nafs » qui est employé dans cet aphorisme pour désigner l’âme ou la réalité intime d’un individu. Cette sagesse ne nous dit pas : qui connaît son moi (« al-Anâ ») ou son individualité (« al-Chakhsiya ») connaît son Seigneur. Elle nous parle de la connaissance de l’âme humaine. Pareillement, l’individu qui poursuit un développement personnel ne fait que s’attacher à son « moi », alors que l’être spirituel s’intéresse avant tout au principe de son individualité, à savoir son esprit.

Par ailleurs, il existe un phénomène connexe qui mélange développement personnel et spiritualité, et qui paraît particulièrement insidieux dans le contexte de nos sociétés modernes. Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de concepts et de pratiques regroupées sous des expressions comme « coaching vie » ou encore « accompagnement spirituel ». Ces concepts et les pratiques afférentes se revendiquent à la fois du développement personnel et des néo-spiritualités, et sont censés être adaptés à l’homme moderne afin de l’aider à évoluer vers un état d’existence supérieur. Il faut tout d’abord dire que ces « nouvelles spiritualités » n’ont en réalité rien de nouveau. Elles sont nées en Europe au 19ème siècle (p.ex. l’occultisme), et ont très vite connu un essor dans le monde occidental au début du 20ème (p.ex. le spiritualisme), notamment en réponse au désespoir provoqué par les deux guerres mondiales. Elles se sont ensuite diffusées au milieu du 20ème (mouvements « new-age ») et sont aujourd’hui bien ancrées dans la culture populaire, comme la théorie moderne de la réincarnation par exemple. Mais pourquoi sont-elles donc aussi insidieuses ?

Comme nous l’avons vu plus haut, le développement personnel plonge ses racines dans la psychologie moderne. Dans ce cadre, il s’adresse à la raison et s’appuie sur des théories et méthodes qui font intervenir la logique humaine. Au contraire, dans les nouvelles approches du développement spirituel, les théories et méthodes ne semblent posséder que les apparences de la raison et de la logique, alors qu’en réalité elles ne résistent pas à un examen sérieux, qui finit toujours par dévoiler leur incohérence fondamentale, qui est d’ailleurs une de leurs marques de fabrication. Prenons un exemple concret : la « loi d’attraction » née et diffusée dans l’écosystème qui unifie développement personnel et néo-spiritualités. Cette loi affirme que les tous les événements qui se produisent dans notre vie sont attirés, consciemment ou non, par nos pensées. Par exemple, les événements négatifs qui me touchent ont été provoqués par un état d’esprit négatif. De même, les choses positives qui surviennent dans ma vie sont dues à un état d’esprit positif. Correctement comprise et appliquée, cette loi de la nature doit permettre d’améliorer tous les aspects de notre vie : santé, finances, vie affective, relations, etc. La théorie associée à cette loi repose principalement sur une comparaison non justifiée avec la loi physique de l’attraction universelle ou loi de gravitation, découverte par Isaac Newton (1642-1727).

En réalité, cette théorie ainsi que les pratiques associées ne sont qu’un assemblage hétérogène à base de méthode Coué, de bons sens et d’affirmations injustifiées qui ne résistent pas à l’expérience quotidienne. Ce genre de littérature peut être problématique lorsqu’on la prend au sérieux sans aucun sens critique, et devient nuisible dans une optique spirituelle, car elle favorise une hypertrophie de l’égo, ce qui est contraire à l’essence de la spiritualité, qui vise à réduire l’emprise de l’égo sur notre vie ; et ceci est également vrai pour tous les aspects matériels et psychiques de notre vie, puisque le but de la voie est de se spiritualiser (vivre par et dans l’esprit), et non pas acquérir toujours plus d’objets matériels, de moyens de subsistance ou des compétences personnelles, voire même dans certains cas des pouvoirs parapsychiques.

Ce qui est encore plus intéressant, c’est la similitude établie entre la « loi d’attraction » et la loi de gravitation. Cette affinité dévoile quelque chose de la véritable nature de la « loi d’attraction », et par ricochet des mouvances qui propagent consciemment ces méthodes de développement spirituel. Pour les traditions spirituelles, la loi de gravitation est une manifestation dans l’univers d’un principe spirituel. Ce principe est nommé « tamas » dans l’Hindouisme. On peut le concevoir comme une sorte de tendance descendante, une forte attraction vers une individualisation qui pousse jusqu’à l’extrême limite. L’individualisme forcené que l’on constate un peu partout aujourd’hui est une de ces nombreuses manifestations modernes. On pourrait également citer le phénomène de « starisation ». A un certain point de vue, « tamas » est l’équivalent du diable dans les traditions occidentales, car le diable tire son nom du grec ancien « diabolos » qui signifie celui qui disperse, divise, coupe, sépare. Dans ce sens, le diable peut-être vu comme un principe d’individualisation, ce qui découpe et divise sans cesse l’Unité divine primordiale pour créer la dualité et par conséquent le monde des hommes. La « loi d’attraction » présente donc un caractère « tamasique » ou diabolique si l’on préfère, elle vise avant tout des bienfaits psychiques et matériels dont l’homme ne sera jamais rassasié, l’entraînant toujours plus loin dans la multiplicité des phénomènes alors que le but de toute spiritualité est de retrouver l’Unité primordiale.

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