L'ésotérisme du petite prince.

Le Petit Prince

Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications.

Antoine de Saint-Exupéry (1900-1940).

Dans « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry (1900-1944), il y a une scène merveilleuse où le renard fait ses adieux au petit prince et lui livre un secret. Il lui dit au creux de l’oreille : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. ». Cette idée aussi belle que paradoxale, nous indique d’une part que le cœur possède une mystérieuse capacité visionnaire, et que d’autre part, la réalité que nous voyons avec nos yeux n’est pas l’essentiel. Cet aphorisme soulève donc plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Quel est cet essentiel qui est caché à nos yeux ? Qu’y-a-t-il au-delà de la réalité perceptible par nos sens ? Quelle est la nature de cette vision cardiaque ? De quel cœur parle-t-on dans cette histoire ? Pour bien comprendre la profondeur de cet enseignement, il est nécessaire de revenir sur le symbolisme universel du cœur.

Dans les anciennes traditions, le cœur symbolisait le centre de l’état humain, un état de conscience que l’on atteint en se libérant des conditions d’existence qui nous limitent ordinairement (matière, espace, temps, etc.). Dans cet état, on peut accéder à la connaissance de notre dimension spirituelle. Avant d’être le siège de notre vie sentimentale et émotionnelle, notre cœur est avant tout un état de conscience qui établit un contact et une communication avec notre monde intérieur. Nous avons tous eu l’occasion de faire l’expérience de cet état de conscience au moins une fois dans notre vie. Ce n’est ni exceptionnel, ni réservé aux saints, puisque c’est avant tout humain. Qui n’a jamais expérimenté, même quelques instants, en pleine nature par exemple, la douceur d’une paix intérieure profonde lorsque l’agitation mentale s’estompe et que le calme s’installe, favorisant l’émergence d’un état de bien-être enivrant ? Cet état de conscience est un retour au centre de nous-même, une condition nécessaire mais non suffisante, pour atteindre la connaissance de soi. Cet état est le véritable cœur de chaque être humain et l’organe de chair en est la manifestation dans le domaine corporel.

Pour les anciens, le cœur physique incarnait le centre du corps en tant que lieu de communication entre l’âme et le corps d’un individu. On pourrait dire que l’âme, du latin « anima » (vent, souffle), anime le corps comme le vent fait tournoyer les feuilles mortes. L’âme vivifie le corps par l’intermédiaire du cœur, qui répand le sang dans tout l’organisme en diffusant l’oxygène, les nutriments et les hormones nécessaires à la vie de nos cellules. Le cœur de chair est le centre organique du corps, et le point de contact avec l’âme, tout comme le « cœur invisible », celui dont parle le renard au petit prince, est le centre subtil de l’individualité de chaque être humain et le point de contact avec l’esprit.

Dans ce sens, les anciennes traditions s’accordent toutes sur la composition ternaire de l’être humain, constitué d’un corps physique, d’une âme subtile et d’un esprit. L’individualité englobe les dimensions physique et psychique de l’être humain, son corps et son âme, alors que la dimension spirituelle de l’être correspond au domaine supra-humain où il n’est plus question d’individualités distinctes, mais simplement d’aspects multiples d’une seule et même réalité : l’Esprit universel dont procèdent tous les « esprits particuliers ». Un être humain devrait théoriquement expérimenter et avoir conscience de ces trois plans. Mais l’expérience de l’homme moderne se réduit aujourd’hui le plus souvent, aux seuls plans physique et psychique, la dimension spirituelle de son être se trouvant pour ainsi dire en dehors de son champ de conscience. Pis encore, le degré de conscience que nous possédons effectivement de notre corps et de notre psychisme est généralement bien en-deça des possibilités qui nous sont offertes.

Par exemple, certaines personnes sont capables de prévoir les changements climatiques (p. ex. un orage, la pluie, etc.) plusieurs heures à l’avance et bien avant l’observation de signes extérieurs, rien qu’en observant des modifications ténues dans leur physiologie (cheveux, pilosité, légère douleur corporelle, etc.). Il n’y a en cela rien d’extraordinaire, il s’agit d’un état de conscience réalisé par l’attention et la concentration. D’ailleurs, les animaux le font très bien. Ce qui est moins ordinaire, c’est de constater que le psychisme humain possède des possibilités peu communes, comme les rêves lucides ou éveillés, les « sorties de corps », etc. Tout cela pour dire que le potentiel de la conscience humaine est bien plus important que ce que l’on imagine ou croit habituellement. Dans ce sens, la possibilité particulière de transcender la matière, l’espace et le temps existe bel et bien. Elle est d’ailleurs attestée par les nombreux témoignages légués par nos maîtres spirituels.

Pour résumer, on pourrait donc dire que le cœur subtil de l’être humain est un état de conscience dans lequel on échappe dans une certaine mesure aux conditions limitatives de l’état humain : matière, espace, temps, forme, vie. Dans ce lieu qui ne se trouve pas sur les cartes géographiques, et qui ne s’atteint que dans la paix et la sérénité, un contact conscient avec notre réalité profonde, c’est-à-dire avec le principe spirituel de notre individualité, peut alors s’établir. Un maître soufi actuel, critiqué par certains de ses disciples au motif de délaisser le spirituel au profit du temporel, leur rétorqua simplement que sans la paix dans le monde, il n’y a pas de spiritualité possible.

Lorsqu’un être réalise cet état de conscience, même temporairement, une nouvelle faculté s’éveille en lui. Si les bonnes conditions sont réunies, elle va germer, grandir et prendre de plus en plus d’espace avec le temps. Cette faculté est représentée dans les anciennes traditions par un troisième œil (œil intérieur, œil de l’âme, œil du cœur, etc.) qui symbolise un mode de connaissance supra-humain, c’est-à-dire une modalité de connaissance qui transcende le domaine humain et ne s’appuie ni sur les sens physiques (l’ouïe, la vue, etc.), ni sur le mental (raison, logique, imagination, etc.). Mais cela ne signifie pas que le corps et le mental n’ont pas de rôle à jouer. Au contraire, certains aspects de cette connaissance transcendante obtenue par le moyen de cette « supra-raison », ceux qui sont exprimables et communicables par le langage, ne pourront se manifester dans l’ordre humain que par l’intermédiaire du corps et du mental, sous la forme des rites et des révélations par exemple.

Cette faculté transcendante et non humaine, est pourtant mystérieusement présente en chaque être humain et donne accès à une vision spirituelle du monde, une compréhension pénétrante, profonde et immédiate de la nature intime des êtres, des événements et de toutes les choses qui entrent en résonance avec notre intériorité. Elle ne passe par aucun support sensible, elle est instantanée, sans mot, sans image, sans forme. On remarquera au passage l’illusion des représentations modernes du « troisième œil » qui n’en fond qu’un moyen de voir, sentir et entendre des entités invisibles comme des « esprits », « guides », « défunts », etc., qui sont par ailleurs toujours pourvus d’une forme sensible, comme le montrent les nombreux témoignages de médiums que l’on trouve sur internet, et en cela, ces entités n’appartiennent pas au monde spirituel mais bien au monde psychique.

Bien au contraire, cette faculté permet de connaître l’essence spirituelle des choses, leur réalité informelle et universelle. Le cheikh soufi Ahmad al-‘Alawi (1869-1934) disait : « Les yeux de chair voient les formes, l’œil du cœur voit les significations ». On comprend donc un peu mieux ce que le renard a voulu enseigner au petit prince. Seul le cœur subtil (un état de conscience central dans l’être humain qui ouvre sur le monde spirituel) peut voir (connaître de manière intuitive et immédiate) l’essence même des choses, c’est-à-dire les significations qu’elles portent en elles et les qualités intrinsèques qu’elles irradient par leur présence ; et à vrai dire, c’est bien là tout l’essentiel.

Cette connaissance spirituelle est tout à la fois cachée et révélée dans la présence des choses, et la vision du cœur l’atteint par une identification immédiate du sujet à l’objet, ou par une assimilation de l’objet par le sujet si l’on préfère. Plus cette identification ou cette assimilation sera importante, et plus le degré de connaissance spirituelle réalisé sera élevé. Ces divers degrés de connaissance pouvant être symbolisés par un troisième œil, situé au milieu du front, plus ou moins ouvert, laissant ainsi passer plus ou moins de lumière (de connaissance).

Par exemple, lorsqu’un enfant de trois ans pris dans son jeu se retourne pour voir si sa mère est toujours présente, il se retourne vers elle, la regarde et la reconnaît immédiatement sans processus rationnel et logique pour déterminer si la personne qu’il voit est bien sa mère. Il la reconnaît certes dans sa forme (son corps), mais aussi et avant tout dans la présence particulière qu’elle dégage et rayonne, comme l’effluve parfumée de son essence singulière, que l’enfant reconnaît dans l’instant présent. Ainsi, c’est à travers la présence maternelle que l’enfant atteint l’essence ou l’idée éternelle (au sens platonicien) de la maternité ! C’est bien cette connaissance spirituelle conçue comme étant une réminiscence (au sens de Platon), que l’être en voie d’éveil peut retrouver consciemment en lui.

Prenons un autre exemple encore plus concret pour illustrer ces propos qui paraissent peut-être un peu trop abstraits. Qui n’a pas dans son entourage des personnages irritants ? Des moralisateurs qui vous rappellent sans cesse ce qui est bien ou mal, des fanatiques de tout poil (religieux, « laïcistes », végétariens, etc.) qui veulent imposer leur manière de voir, des gens obtus et bornés qui ne vous comprennent pas, des arrivistes qui vous mettent des bâtons dans les roues, des collègues exaspérants et des amis encombrants, etc. Et bien, si l’œil de votre cœur est ouvert, ou ne serait-ce qu’entrouvert, alors vous devriez voir consciemment que tous ses personnages sont en vous, que vous les avez tous incarnés à un moment ou à un autre de votre vie, que vous avez été un moralisateur, un fanatique et un poids pour quelqu’un d’autre, ou bien par rapport à vous même. La bonne nouvelle, c’est que le saint, l’artiste, le guide, etc. sont également présents en vous. Si vous l’avez compris mentalement et que vous l’avez vérifié par l’expérience, vous pouvez alors considérer que c’est une connaissance acquise définitivement. Mais cette connaissance restera limitée au domaine psychologique.

Pour pénétrer dans le domaine spirituel, votre œil devra s’ouvrir davantage, il devra pénétrer les choses toujours plus profondément, et si un nouveau voile tombe, alors vous verrez que toute l’humanité est en vous. Certainement à des degrés différents en fonction des individus, mais au point de vue qualitatif, qui est tout l’essentiel, l’humanité sera intégralement présente en vous, et dans le cœur de chaque être humain. Vous verrez les êtres émerger, vivre puis retourner dans cette source unique qui est mystérieusement présente en vous et en chaque être humain. Vous verrez les êtres qui vous entourent, entrer en résonance personnelle avec votre intériorité, comme si chacun d’eux était une partie de vous-même, et que chaque partie de vous-même se retrouvait en eux. Placé au centre de vous-même, vous comprendrez tous les points de vue, ce qui ne veut pas dire que vous les approuverez tous. Vous verrez toutes les réalités comme des reflets multiples de l’unique Réel. Plus rien n’échappera à cette vision directe sans jugement et votre cœur se dilatera au point d’accepter tous les êtres, les bons comme les mauvais, et le verset coranique 50:22 qui était si énigmatique pour vous : « Tu étais indifférent à cela. Et bien, Nous ôtons ton voile et ta vue est aujourd’hui perçante », vous révèlera alors l’abîme de sagesse qu’il contient mystérieusement en lui.

 

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