Travail, métier et spiritualité.

Travail, métier et spiritualité

Contrairement à ce que pensent les modernes, n’importe quel travail, accompli indistinctement par n’importe qui, et uniquement pour le plaisir d’agir ou par nécessité de gagner sa vie, ne mérite aucunement d’être exalté, et il ne peut même être regardé que comme une chose anormale, opposée à l’ordre qui devrait régir les institutions humaines, à tel point que, dans les conditions de notre époque, il en arrive trop souvent à prendre un caractère qu’on pourrait, sans nulle exagération, qualifier d’infra-humain.

René Guénon (1886-1951).

La première étape d’une voie spirituelle authentique consiste pour l’être humain à retrouver consciemment l’unité de son monde intérieur ; même si cette unité est encore relative, elle permettra d’établir une base solide à partir de laquelle il pourra s’élever vers la Vérité. La question qui se pose alors est de savoir comment réaliser cette unité, sachant que nous vivons dans un monde moderne imprégné de diverses idéologies réductrices (matérialisme, progressisme, scientisme, etc.) et où les doctrines traditionnelles ont été déformées par la mentalité moderne, ouvrant la voie aux théories pseudo-spirituelles qui n’ont pas de réel fondement scripturaire. Les résultats sont bien évidemment catastrophiques, avec des impacts démultipliés par l’efficacité des systèmes d’information et de communication actuels et l’accélération du temps, nous sommes en permanence abreuvés d’explications farfelues, d’informations non vérifiées, d’expériences individuelles érigées en absolu, de contre-vérités, etc., où le vrai est habilement mélangé au faux, exerçant sur nous des influences dont les bénéficiaires et les conséquences ne sont pas toujours clairement appréhendés.

Dans ce contexte, le choix d’une activité professionnelle est loin d’être une chose facile, car dans une perspective spirituelle, l’exercice d’un métier engage l’être dans son intégralité. D’autant plus, qu’en y regardant de plus près, le temps qui nous est imparti pour découvrir notre réalité profonde est ridiculement court, compte tenu des conditions de vie actuelles. Pour éviter de perdre un temps précieux, une possibilité consiste à faire de notre métier, qui nous accapare la majeure partie de la journée et absorbe une grande partie de notre énergie, un support efficient de notre développement spirituel. Pour cela, il doit correspondre dans une certaine mesure à une vocation. Le terme « vocation » vient du latin « vocare » qui signifie appeler. Une vocation est donc un appel, qui dans son sens supérieur est une invitation à la réalisation de soi à travers une activité spécifique, en correspondance avec la nature même de celui qui s’y investit corps et âme. Cette vocation pourra prendre des formes différentes pour s’adapter au tempérament et à l’évolution spirituelle d’un être humain tout en restant essentiellement identique à elle-même.

Pour celui qui est engagé dans la quête de soi, le choix d’une activité professionnelle doit être effectué en conscience. Un métier est avant tout un moyen de se réaliser, le profit matériel tout en étant légitime, ne peut être envisagé que comme une conséquence secondaire et contingente par rapport à l’accomplissement en acte de sa vraie nature spirituelle. Nous retrouvons cette idée dans le verset 6-33 de l’évangile de Matthieu : « Cherchez d’abord le royaume et sa justice, et tout cela vous sera ajouté. », les bénéfices liés à la vie physique et psychique d’un être humain découleront nécessairement, et comme « par surcroît » des fruits engendrés par la conformité à sa nature essentielle. Dans la conception traditionnelle, un métier n’est donc pas une fin en soi, mais un moyen de satisfaire des besoins hiérarchisés et complémentaires qu’ils soient spirituels, psychiques ou matériels. En définitive, un métier est avant tout un symbole spirituel dans le sens où il est un support permettant d’accéder à certaines connaissances spirituelles moyennant une méditation adéquate, et en même temps, il est un véhicule privilégié des influences spirituelles rendant possible l’expérience consciente des réalités cachées dans le tréfonds de l’être humain.

L’influence spirituelle, la grâce divine pour le Christianisme et la « baraka » dans l’Islam, est au point de vue humain l’action de présence de l’esprit sur l’âme (et le corps physique) de cet être en particulier. Cette action de présence est la plupart du temps méconnue de l’homme ordinaire, elle se trouve en quelque sorte en dehors de son champ de conscience, et dans ce cas elle agit à son insu. Néanmoins, il existe encore aujourd’hui des êtres capables de sentir cette présence, par la mise en œuvre de rites et de techniques appropriés, et de constater des effets concrets sur les plans sensible et subtil.

Une des principales caractéristiques d’un métier véritablement initiatique, est sa capacité à refléter à son niveau de réalité et par analogie, l’action du Créateur telle qu’elle est décrite dans les différents textes sacrés. C’est pourquoi, la conception traditionnelle du travail insiste tant sur les aspects contemplatifs qui président à l’activité humaine. On pourrait dire que l’intuition spirituelle précède l’action humaine, et l’oriente en vue de la production d’une œuvre d’art, une œuvre réalisée par un artisan humain, imitant l’Artisan divin, faisant de lui-même une image vivante du Créateur. Voilà à quel point la vision traditionnelle du travail est éloignée de la conception moderne qui en fait une action pure et simple, coupée de son principe divin, une lettre morte sans esprit.

Cette dernière remarque permet d’introduire une autre spécificité attachée à un métier initiatique, la présence de plusieurs principes métaphysiques et cosmologiques au cœur même des techniques employées dans le métier. D’où l’importance de l’artisanat au sens large, où l’artisan embrasse l’ensemble du processus de création. Tout d’abord, la contemplation de l’idée intellectuelle au sens platonicien, puis la conception rationnelle et la formation mentale de l’objet à créer, pour aboutir enfin à la production physique de l’objet désiré. Dans ce processus, l’artisan donne un sens profond à son activité en faisant d’elle une expression de sa propre personnalité, et peut jouir de satisfactions proprement humaines, comme le bien être psychologique, tout en favorisant son évolution spirituelle par son acte de création, révélé par le passage de l’intérieur à l’extérieur, du caché à l’apparent.

Nous pourrions prendre le problème dans un autre sens et nous demander s’il est possible de spiritualiser un métier moderne existant, pour qu’il puisse répondre aux exigences énoncées précédemment. Cette possibilité existe manifestement, mais elle ne semble avoir d’intérêt qu’à titre préparatoire lorsque l’activité professionnelle ne correspond pas suffisamment à la nature de celui qui l’exerce. Il est certainement possible dans un premier temps de s’appuyer sur un métier issu de la conception moderne du travail, d’autant plus si l’on se trouve contraint de l’exercer pour raisons matérielles. Dans la plupart des cas, il permettra d’effectuer un travail personnel visant à maîtriser des tendances égotiques grossières, et facilitera le développement d’une ou plusieurs vertus intimement liées à la nature humaine (sincérité, humilité, etc.), pour peu qu’il puisse être abordé avec un état d’esprit adéquat. Malgré tout, il y aura certainement un moment donné où apparaîtra, pour toutes les activités professionnelles purement modernes, une limite infranchissable sans l’apport des influences spirituelles véhiculées par un métier véritablement traditionnel et qui épouse la nature de l’être qui l’exerce.

Nous devons rappeler qu’une connaissance de soi minimum est nécessaire pour choisir un métier qui soit un véritable support de réalisation spirituelle. Dans le cas contraire, il est tout à fait possible de s’en remettre à un guide spirituel ayant les capacités de discernement pour orienter efficacement les personnes qui viennent à lui. Mais dans les conditions actuelles de notre époque, les véritables guides spirituels représentent une minorité noyée dans la masse des « gurus » autoproclamés, et la problématique se transpose alors dans un autre domaine, à savoir comment trouver, reconnaître et approcher un guide authentique…

Revenons à la première possibilité qui fait intervenir la connaissance de soi. Un être humain ayant une certaine maturité et expérience de la vie, est en mesure de déterminer, directement ou par l’intermédiaire de supports externes, les traits marquants de sa personnalité. Sans entrer dans les détails, nous pouvons dire que les caractéristiques psychiques et physiques d’un être en particulier ne tiennent pas du hasard, mais procèdent de sa nature profonde. Celui qui est capable de s’observer avec suffisamment de distance, aura une intuition innée, certes à des degrés différents en fonction des individualités, des activités compatibles avec son aspiration spirituelle.

Concernant les moyens externes, nous pouvons nous appuyer sur une typologie traditionnelle qui regroupe les innombrables voies spirituelles en trois catégories, correspondant plus ou moins à trois tendances fondamentales que l’on retrouve en diverses proportions dans un être humain. Ce sont les trois « gunas » de l’Hindouisme, qui lorsqu’elles sont spécialement appliquées au domaine humain, manifestent l’aspiration à la transcendance, la volonté de développer des possibilités individuelles et enfin la chute de l’être vers l’infra-humain. Bien entendu, la dernière tendance ne permet pas de suivre une voie spirituelle. La première de ces tendances, c’est-à-dire l’aspiration spirituelle, est associée aux voies basées sur la connaissance alors que dans la deuxième tendance se répartissent les voies fondées sur l‘amour et les sentiments d’une part, et sur l’action et le service d’autre part. Il y a encore aujourd’hui des maîtres vivants qui accompagnent leurs disciples sur des voies de réalisation où prédomine l’un ou l’autre de ces aspects de connaissance, d’amour et d’action. Dans la tradition islamique, les soufis Ibn ‘Arabi (1165-1240) et Rûmî (1207-1273) incarnaient respectivement, avec toutes les nuances qu’ils faudrait apportées ici, les voies de la connaissance et de l’amour, tout comme Bernard de Clairvaux (1090-1153) et Dante Alighieri (1265-1321) les ont incarnées dans la tradition chrétienne.

Pour conclure, nous rappellerons que dans la vision traditionnelle, un métier est avant tout un support de réalisation spirituelle et que dans ce but, il doit être adapté à la nature essentielle de l’être humain qui l’exerce. Le choix d’une activité professionnelle conditionne en partie le cheminement de l’être en quête de Vérité, et de ce fait, la connaissance de soi est un des moyens permettant d’entrevoir nos propres prédispositions spirituelles, mentales et physiques afin de nous orienter dans le champ des possibles qui s’offre à nous. Dans ce sens, une sagesse de la tradition hermétique nous apprend que bien que l’on puisse purifier l’argent de toutes ses impuretés et scories, jamais il ne deviendra de l’or. De même, chaque être est ce qu’il est en lui-même et par lui-même, et chacun doit suivre seul sa propre voie, même s’il existe des familles d’affinités spirituelles entre les êtres.

Malgré tout, il y a un certain nombre de repères qui balisent le chemin, la nécessité comme réponse à une exigence de la Vie, l’empathie comme règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse », la quête de l’excellence et la recherche de l’harmonie et de l’équilibre. Autrement dit, la justice et la paix ainsi que l’amour de la beauté et la crainte de la rigueur. Nous voyons donc que tout ceci est loin de la conception moderne du travail où la profondeur de l’être humain est ignorée, voire totalement oubliée, et où très souvent, c’est notre humanité même qui est violemment agressée et exploitée pour le seul profit matériel de quelques-uns.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.