Symbolisme de la montagne spirituelle

L’appel de la montagne

Les montagnes ne vivent que de l’amour des hommes. Là où les habitations, puis les arbres, puis l’herbe s’épuisent, naît le royaume stérile, sauvage, minéral ; cependant, dans sa pauvreté extrême, dans sa nudité totale, il dispense une richesse qui n’a pas de prix : le bonheur que l’on découvre dans les yeux de ceux qui le fréquentent.

Gaston Rébuffat (1921-1985).

Le symbolisme de la montagne se retrouve dans toutes les traditions spirituelles de l’humanité. Il suffit pour s’en convaincre de mentionner quelques exemples tirés des textes sacrés ou des mythologies anciennes. D’après la Bible, le prophète Moïse rencontra Dieu sur le mont Sinaï. Le nouveau testament montre Jésus prêchant sur le mont des Oliviers, et les nombreuses traditions islamiques rapportent que le prophète Muhammad reçut la révélation divine pour la première fois dans une grotte sur le mont de la lumière (« Jabal al-Noûr ») aux environs de La Mecque. Les mythologies anciennes mettent également en valeur le symbole de la montagne. Les mythes de la Grèce antique affirment que les dieux vivent sur le mont Olympe, et la montagne des cèdres dans l’épopée de Gilgamesh est la demeure des dieux. Nous voyons donc à travers ces quelques exemples, que ces traditions font de la montagne un lieu essentiel où s’établit la communication entre l’être humain et le monde divin. L’histoire du buisson ardent est à cet égard révélatrice.

La tradition islamique rapporte que Moïse s’était réfugié au pays de « Madyan » et y avait fondé une famille. Il ressentit un jour le besoin impérieux de rentrer en Égypte, sa contrée d’origine. Sous l’impulsion de cet appel intérieur, il entreprit le voyage vers sa terre natale avec sa famille. En chemin, Moïse et sa famille finirent par se perdre dans le désert aride. Dans la nuit froide et ne sachant plus quelle direction prendre, Moïse vit au loin un feu sur le sommet d’une montagne. Le Coran rapporte cet épisode de manière elliptique dans le verset 28:29 : « Puis, au terme du délai convenu, Moïse se mit en route avec sa famille. Il aperçut un feu du côté du Mont Sinaï. Il dit aux siens : « Attendez-moi ici. J’ai vu du feu, au loin; peut-être en rapporterai-je un renseignement ou du moins un tison pour que vous vous réchauffiez. »». Moïse entama seul l’ascension de la montagne en direction du feu.

Au point de vue ésotérique, Moïse et sa famille représentent l’être humain qui engage tout son être sur le chemin spirituel. Ce passage montre que l’intention qui préside à cet engagement est un besoin irrésistible de l’être en voie de spiritualisation, à savoir retrouver sa patrie originelle qui se trouve dans le monde divin. Le soufi Rûmî (1207-1273) a magnifié la nostalgie de l’âme humaine coupée de son origine divine dans ces quelques vers tirés du premier chapitre de son « Mathnawi » :

« Écoute la flûte de roseau, écoute sa plainte,

Des séparations, elle dit la complainte :

Depuis que, de la roselière, on m’a coupée,

En écoutant mes cris, hommes et femmes ont pleuré ».

Certaines traditions ésotériques islamiques affirment que le beau-père de Moïse, « Shu`ayb » dans le Coran et Jéthro dans la Bible, lui aurait transmis une initiation et aurait été pour lui un guide spirituel pendant de nombreuses années. L’initiation prend habituellement la forme d’un rite qui transmet une influence spirituelle et confère la possibilité à celui qui la reçoit de se transformer. Elle s’accompagne d’un enseignement ésotérique pour donner au nouvel initié des points de repère, un peu comme une carte routière, afin qu’il puisse comprendre les expériences qu’il sera amené à vivre sur la voie spirituelle. Le « Moïse » quittant le pays de « Madyan » est le prototype de l’être humain qui s’engage sur le chemin de la connaissance de soi, après avoir été initié et préparé par un travail intérieur préalable.

C’est pourquoi, Moïse a été capable d’emprunter une voie que la raison et le bon sens n’admettent pas. Qui serait assez fou pour délaisser une situation confortable (l’oasis de Moïse) et aller au devant de dangers bien réels (désert, ennemis de Moïse en Égypte), sur la base d’un appel intérieur aussi vague que subtil ? Pourtant Moïse l’a fait, lui qui s’est purifié pour comprendre, non par la raison, mais par l’esprit (figuré par Jéthro), que le retour aux origines est le but essentiel de toute une vie. Le verset coranique 2:156 semble explicite sur ce point : « C’est à Dieu que nous appartenons et c’est vers Lui que nous retournons. ». Nous retrouvons a priori la même idée dans l’évangile de Jean où Jésus dit au verset 16:28 : « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. De retour : je quitte le monde et je vais au Père. ».

Revenons à l’errance de Moïse dans le Sinaï. Le désert représente le dépouillement nécessaire pour atteindre le monde divin, symbolisé par le sommet du mont Sinaï, et l’errance de Moïse nous apprend que le mental rationnel ou l’âme livrée à elle-même ne peuvent s’orienter seuls dans les ténèbres. De même, le cheminement spirituel passe par l’épreuve et l’égarement, dont il ne faut surtout pas avoir peur sous peine de rester figé, car c’est dans la souffrance que le Divin se révèle, ici sous la forme du feu qui dispense la lumière (connaissance) et la chaleur (amour) en opposition à la noirceur (ignorance) et la froideur (égoïsme) de la nuit. Nous voyons ici en passant certaines limites des méthodes et techniques de développement personnel qui visent un bien être temporaire. Mais encore faut-il être capable de regarder dans la bonne direction et posséder un minimum d’acuité visuelle pour distinguer le feu dans la nuit. Il s’agit ici d’une nouvelle référence à la préparation corporelle et psychique qui s’appuie sur l’initiation, étape primordiale avant de commencer une quête spirituelle.

Après ces quelques explications, il nous reste à regarder de plus près le symbolisme de la montagne et ce que signifie son ascension par le voyageur spirituel. D’après les anciennes traditions, la montagne figure l’axe du monde, le lieu central où la Terre, c’est-à-dire le monde de l’être humain, est reliée au Ciel, le monde divin. C’est pourquoi, les dieux des mythologies anciennes qui désignent les états supérieurs à l’état d’être humain, séjournent au sommet des montagnes sacrées. Dans les traditions monothéistes, on ne parlera pas de dieux mais de Présence divine (ou de hiérarchies angéliques), matérialisée par le feu sur le mont Sinaï pour Moïse. Par ailleurs, Platon (427 av. J.-C.-348 av. J.-C.) décrit l’axe du monde comme un « axe lumineux de diamant », ce qui rappelle manifestement le « Bifröst », le chemin scintillant des mythes nordiques qui est le pont, la voie de communication entre « Ásgard », l’enceinte des dieux (le Ciel), et « Midgard », le monde des hommes (la Terre). Le « Bifröst » est également l’arc-en-ciel biblique dont il est question dans le livre de la Genèse au verset 9-13 : « J’ai mis mon arc dans la nue, et il deviendra signe d’alliance entre moi et la terre. ». La montagne suggère donc au point de vue macrocosmique, tout à la fois un point de rencontre, un lieu de passage et une voie de communication entre les mondes humain et Divin.

Au point de vue microcosmique, les traditions spirituelles nous enseignent que la montagne correspond au centre de l’état humain. Pour bien comprendre ce que représente ce centre et ce qu’est l’état humain, il faut exposer au préalable quelques données sur la doctrine traditionnelle des états multiples de l’être. Pour schématiser, cette doctrine affirme que l’Être pur, ou Dieu si l’on préfère, contient en Lui tous les êtres particuliers, mais sans pour autant que ces êtres soient réellement distincts de Lui. L’analogie de la lumière permet de mieux appréhender cette conception. Extérieurement, un rayon de lumière blanche (Dieu) est un tout homogène, unique et sans partie ; mais si ce rayon passe à travers un prisme optique, alors il se décompose en différents rayons de lumière colorée composant le spectre lumineux (les êtres particuliers). A ce point de vue, c’est comme si les rayons de couleurs étaient contenus à l’état indifférencié dans le rayon unique de lumière blanche. De la même manière, les êtres particuliers sont présents dans l’Être pur à l’état indifférencié. Un guide spirituel soufi actuel parle de « fusion sans confusion » pour illustrer cette dialectique entre l’unité et la multiplicité.

Prenons un deuxième exemple pour concrétiser ces considérations et assentir ce dont il s’agit. Dans cette nouvelle analogie, l’Être pur est imagé par un champ unique, sans limite et qui s’étend jusqu’à perte de vue. Ce champ a été découpé en parcelles. Les parcelles sont séparées les unes des autres par un système de bornage, un ensemble de repères physiques (des bornes) qui matérialisent des frontières entre les parcelles. Dans cette analogie, une parcelle de champ représente un être particulier, c’est-à-dire une manière d’être particulière de l’Être pur. Or, la parcelle tire toute son existence du champ et du système de bornage, car une parcelle n’est qu’une portion de champ délimitée par un ensemble de bornes. En conséquence, une parcelle possède une double nature, à un certain point de vue, elle se distingue du champ par les limites matérialisées par les bornes, et à un autre point de vue, elle ne se distingue pas du champ qui la constitue entièrement. Enlevez les bornes et il ne reste que le champ. De la même manière, un être particulier se trouve dans l’Être pur comme la parcelle se trouve dans le champ. Le fait de ne considérer que l’être particulier (la parcelle) traduit le point de vue de la création (ou manifestation) qui prévaut dans le monde de la multiplicité. Inversement, le fait de ne voir que l’Être pur correspond au point de vue spirituel (ou métaphysique) qui est identique au monde de l’unité (ou monde divin).

Dans ce contexte, la doctrine des états multiples de l’être affirme qu’un être particulier conçu dans son intégralité possède différents états. Ces différents états sont pour l’être particulier, ce que représentent les mondes contenant tous les êtres pour l’Être pur. En termes théologiques, l’Homme est à l’image de Dieu. Ces états sont en multitude indéfinie. Chaque état correspond à une détermination de l’être intégral par des conditions limitatives. Certains sont qualifiés d’états manifestés car on peut les associer à l’existence d’une créature spécifique. Par exemple, l’état individuel humain est un état manifesté, car l’être intégral qui se manifeste dans cet état prend l’apparence et la forme d’une créature humaine limitée par des conditions d’existence propres à l’état humain (matière, espace, temps, etc.). On comprend donc qu’un être intégral puisse se manifester simultanément dans différents états et être à la fois un être humain, un ange et un démon par exemple. De la même manière, à l’intérieur de l’état humain, il existe une multitude de modalités différentes d’être hiérarchisées, qui coexistent toutes dans la nature humaine intégrale. Ainsi, c’est dans une modalité particulière de la conscience humaine qui coïncide avec le centre ou cœur de l’état humain, que la communication avec le Divin devient possible, d’où l’équivalence entre les symboles de la montagne, du centre et du cœur, qui ne représentent que des points de vue complémentaires.

Le cheminement spirituel passe donc par la découverte de cette montagne intérieure, cette modalité de l’être où un premier basculement se produit sous la forme d’une prise de conscience. Au pied de la montagne, le voyage de l’initié change de dimension, il passe de l’horizontalité figurée par l’errance dans le désert à la verticalité exprimée par l’ascension du mont Sinaï. Cette ascension symbolise la succession des prises de conscience nécessaires pour amener l’être en voie de spiritualisation vers des états de conscience toujours plus élevés, et à mesure qu’il se rapproche du sommet, des retournements incessants se réalisent. La vision de l’être passe alors du point de vue exotérique à l’ésotérique, de l’extérieur à l’intérieur, de l’apparent au caché, de la multiplicité à l’unité, de la conscience individuelle à la conscience universelle.

Le sommet de la montagne, certains l’atteindront rapidement comme Moïse poussé par la nécessité, qui n’est qu’une forme parmi des milliers du désir divin. D’autres prendront plus de temps et s’arrêteront régulièrement pour reprendre des forces. Il y a ceux qui redescendront avant d’être parvenus au sommet faute des capacités adéquates. Il y a également les nombreuses personnes qui préféreront prendre le téléphérique pour atteindre le sommet rapidement et sans effort. Des raccourcis illusoires qui éloignent de la spiritualité et embourbent dans le domaine des pseudo-spiritualités et du « développement personnel » : c’est le monde moderne, règne du prêt-à-porter, du prêt-à-manger, du prêt-à-penser, etc. Mais pour le chercheur de vérité, finalement arrivé au sommet du mont Sinaï, nous pouvons lui dire avec le célèbre soufi Mansûr al-Hallâj (858-922) que la sécheresse du désert va maintenant laisser la place aux nuées grosses « de la révélation divine, où s’amasse en océans la sagesse ».

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.